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Joyeuses et picaresques aventures d’un spectateur festivalier

En visionnant Honor de Cavalleria de Albert Serra

mardi 3 avril 2007, par filparp

Chapitre premier

Où le spectateur avec moult délectation se met en idée de saliver à l’idée d’aller film visionner.

Week-end. Samedi matin tranquille, croissants. Lever précoce pour un week-end, vers sept heures et demie, pour partir au Festival premier plan d ’Angers. La ppremière séance sélectionnée est à dix heures. Prendre son temps. Autoroute, péage, place de parking trouvée en centre-ville malgré le marché et l’animation de samedi matin. Il est des journées qui commencent bien. Cinéma « les quatre cent coups ». Un lieu chaleureux, un cinéma, un vrai. Un de ceux qui font plus pour la culture que toutes les grandes surfaces du loisir réunies, plus pour la convivialité que les associations de rencontre, plus contre la délinquance que cent policiers municipaux. Ici, je me sens bien. Passer à la caisse, avec le sourire. S’installer dans la salle, simple et petite, agréablement désuette et précieuse. Constater la présence d’Emmanuel Burdeau. Caution. Voir s’installer à ma gauche une blonde magnifique. Emotion. Voir arriver ce cher Gabriel. Le saluer. Constater qu’à droite ce sont deux professionnelles du cinéma qui discutent. Ecouter la présentation. Le réalisateur est là, un jeune espagnol, la trentaine sans doute. Il fait un discours de présentation de son film rapide et amusant. Alléchant. Moi qui ai toujours adoré Don Quichotte, je vais à coup sûr me régaler. S’installer confortablement. Mesurer l’espace pour les jambes, ici peu chichement compté. En profiter pleinement. S’étirer. Attendre en délicieuse paresse autant qu’en doulce compagnie le début du film.

Chapitre second

Où l’on voit qu’en humaines choses rien ne se passe jamais comme prévu.

Ainsi donc peut être la malédiction qui sembla frapper tous ceux qui avaient osé s’attaquer au grand texte précurseur de la modernité allait peut-être s’achever. Observons donc. L’action est lente, très lente. Ce qu’il ya de bien, comme l’avaient judicieusement noté les cahiers du cinéma, c’est que Don Quichotte est représenté par un grand maigre un peu vieux, et que Sancho est représenté par un homme plus jeune et plus gros. Etonnant, non. On comprend au bout de deux scènes, c’est à dire une quinzaine de minutes plus tard, que le son manque en fait. On reprend depuis le début, parce que l’on ne plaisante pas avec l’oeuvre. Très vite l’évidence s’impose. On est ici dans l’univers de l’analyse marxiste du plus grand texte de la littérature espagnole. Tout est minimaliste, Rosssinante tourne en rond dans un pré pelé (il faut être Les Cahiers pour voir un hymne à la nature dans les paysages pauvrets sans animaux et sans âmes choisis ici. Un unique ruisseau viendra démentir cet aspect minimaliste du paysage, par ailleurs soigneusement choisi en dehors de la Mancha ), seuls les rapports entre le Quichotte et Sancho sont intéressants, l’oeuvre de Cervantes est vue comme marquant à la foi le sommet et début du déclin de l’ère féodale et donc de la chevalerie, les mots seront rares et chargés de sens. Par exemple Sancho n’exécute les ordres de son Quichotte de patron que si celui-ci ordonne. Au bout d’une demie-heure cependant, dans le public, ici choisi et pourtant habitué à en voir, du film intello, on sent bien que le doute s’installe. Pour la seconde fois , l’écran devient progressivement tout noir. La première fois, on trouve l’effet amusant de plonger la salle dans le noir complet. Et puis il y a à côté, le cou gracile de cette superbe blonde. Si j’osais.. La deuxième fois, on se dit que l’on a déjà vu. Et la troisième, quand un plan fixe dure plusieurs minutes dans la nuit, on se demande quand même un peu s’il n’y aurait pas un peu d’abus, malgré la recherche du sens qui est, merci, nous l’avons bien compris, la fin de la chevalerie.
Sancho fauche le pré à l’aide de l’épée du maître. Symbole. Vous avez déjà trouvés tout seuls, je sais. Il continue allègrement à ne rien se passer. L’acteur principal, excellent, fourvoyé dans cette galère, ne sait plus comment sauver le film. Il offre son visage à toutes les postures pour essayer de donner du sens, mais à force de tendre son cou mal rasé, on ne sait plus très bien s’il est le Quichotte, Jules César, jésus Christ ou tout autre figure du genre. On le filme en contre plongée sur fond de ciel, c’est comme dans les dix commandements en taille Playmobil, et on se dit qu’il va peut-être enfin se passer quelque chose. Mais non. La bande son continue d’égréner les klonk klonk, façon bruitage de CE2 pour la fête de fin d’année. Deux ou trois personnages apparaissent et repartent. Dans la salle, c’est la période des abandons massifs (les premiers avaient été prècoces). Les couinements de la porte de sortie répondent à ceux de l’armure rouilée. Ma voisine professionnelle use dangeureusement les piles de sa montre à rétro-éclairage. Mais au moins cela fait un peu d’action. Je tremble que ma voisine de gauche ne parte. Mais non, malgré les mouvements de poignet de plus en plus fréquents, elle semble résister. Peur de déranger ? Le temps semble s’étirer à l’infini. Cent dix minutes. J’aurai tenu. C’était bien tout ce qu’il y aurait eu d’épique dans cette projection.

Chapitre troisième

Où le narrateur se console en heureuse lecture ;

Il est terrible d’oser affronter l’oeuvre de Cervantes sans souffle et sans humour. Alors, pour me consoler de n’avoir oser me rapprocher trop de ma voisine de gauche durant tout le gâchis, je me suis tout simplement replongé dans quelques lignes de l’oeuvre de Cervantes, que je m’amuse à vous reproduire ci-dessous. Don Quichotte veut se faire adouber chevalier, et arrive en une auberge, au début du livre premier.

« Il dit aussitôt à l’hôtelier d’avoir grand soin de son cheval, parce que c’était la meilleure bête qui portât selle au monde. L’autre la regarda, et ne la trouva pas si bonne que disait don Quichotte, pas même de moitié. Il l’arrangea pourtant dans l’écurie, et revint voir ce que voulait son hôte, que les demoiselles s’occupaient à désarmer, s’étant déjà réconciliées avec lui. Elles lui avaient bien ôté la cuirasse de poitrine et celle d’épaules ; mais jamais elles ne purent venir à bout de lui déboîter le hausse-col, ni de lui ôter l’informe salade que tenaient attachée des rubans verts. Il fallait couper ces rubans, dont on ne pouvait défaire les nœuds ; mais don Quichotte ne voulut y consentir en aucune façon, et préféra rester toute cette nuit la salade en tête, ce qui faisait la plus étrange et la plus gracieuse figure qui se pût imaginer ....

...On lui dressa la table à la porte de l’hôtellerie, pour qu’il y fût au frais, et l’hôte lui apporta une ration de cette merluche mal détrempée et plus mal assaisonnée, avec du pain aussi noir et moisi que ses armes. C’était à mourir de rire que de le voir manger ; car, comme il avait la salade mise et la visière levée, il ne pouvait rien porter à la bouche avec ses mains. Il fallait qu’un autre l’embecquât ; si bien qu’une de ces dames servit à cet office. Quant à lui donner à boire, ce ne fut pas possible, et ce ne l’aurait jamais été si l’hôte ne se fût avisé de percer de part en part un jonc dont il lui mit l’un des bouts dans la bouche, tandis que par l’autre il lui versait du vin. À tout cela, le pauvre chevalier prenait patience, plutôt que de couper les rubans de son morion.

Sur ces entrefaites, un châtreur de porcs vint par hasard à l’hôtellerie, et se mit, en arrivant, à souffler cinq ou six fois dans son sifflet de jonc. Cela suffit pour confirmer don Quichotte dans la pensée qu’il était en quelque fameux château, qu’on lui servait un repas en musique, que la merluche était de la truite, le pain bis du pain blanc, les drôlesses des dames, et l’hôtelier le châtelain du château. Aussi donnait-il pour bien employées sa résolution et sa sortie. »

Et oui, il y a là en vingt-deux lignes cent fois plus d’ironie, cent fois plus d’action et mille fois plus de souffle que dans les cent dix minutes de la projection. Sans rancune, hombre Albert Serra. Et à un autre film.

Cependant, et n’en déplaise aux Cahiers du cinéma, ils sont parfois beaux, les films de l’attente, mais ils servent aussi trop souvent de prête-nom pour qualifier les films où l’on s’emm....

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