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Steven Spielberg : une approche critique non impartiale

samedi 16 février 2013, par maro

Les Dents de la mer, Rencontres du troisième type,
Les aventuriers de l’Arche Perdue, E.T. l’extra-terrestre, La liste de Schindler, Il faut sauver le soldat Ryan, Minority Report, Lincoln
... Après 40 années de carrière, 30 longs métrages dont nombre de triomphes publics, Steven Spielberg continue pourtant de cliver les cinéphiles ; par ailleurs, des réalisateurs aussi différents qu’Apichatpong Weerasethakul (Palme d’or du Festival de Cannes 2010 pour son film Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures) ou Bong Joon-ho (The Host, Mother...) reconnaissent lui devoir leur vocation. Ce court article va tenter de dégager les caractéristiques d’une filmographie aussi abondante et diverse que cohérente, qui peut proposer la même année Jurassic Park et La liste de Schindler ou Cheval de guerre et Lincoln.

Visionnaire

Commençons par un bref rappel historique. Né le 18 décembre 1946 à Cincinnati (Ohio), Steven Spielberg s’avère un élève médiocre mais un fondu de cinéma qui réalise des petits films en format 8mm dès l’âge de douze ans. Il est fortement marqué par le divorce de ses parents en 1964 puis entre chez Universal où il se fait vite remarquer pour ses compétences dans les équipes techniques de séries comme Night Gallery ou Columbo. Le premier téléfilm qu’il réalise, Duel, petit budget tourné en douze jours, montre un camion poursuivant un anonyme voyageur de commerce ; il remporte notamment le Grand Prix du Festival international du film fantastique d’Avoriaz. Sugarland Express (1974), l’aventure d’une prise d’otage par deux marginaux, fait un flop mais Spielberg rebondit avec l’adaptation d’un roman de Peter Benchley où un requin géant terrorise une ville côtière des États-Unis ; Les dents de la mer explosent le box office !

L’efficacité de ces films prouve que le cinéaste a bien potassé son Hitchcock et les séries B des années 50, habilement mixés et transposés au temps présent. Spielberg symbolise à lui seul Hollywood et presque tout l’impérialisme culturel américain, ce qui en fait une cible de choix pour nombre d’intellectuels français. En plus de la couverture mondiale de ces blockbusters, on jalouse sa capacité à générer l’émotion du spectateur et à la guider exactement là où il le souhaite. Par son histoire personnelle, il était bien placé pour trouver un point particulièrement sensible du public : l’enfance. Dans ses films construits autour de la transmission, sa perspective, vue du jeune qui reçoit, propose l’exact inverse de celle de Clint Eastwood, cinéaste du legs fait par l’aîné (Honkytonk Man, Gran Torino...).

Du merveilleux dans la SF, du réalisme dans la guerre

Rencontres du troisième type marque un tournant stylistique : dorénavant, la caméra se confond avec le public et paraît s’émerveiller comme lui. Après le déchaînement guerrier de La Guerre des étoiles (George Lucas, 1977), Spielberg amène un optimisme et un merveilleux bienvenus dans notre futur. Abandonnons la chronologie pour nous en tenir à ce thème. Présenté en clôture du festival de Cannes 1982, E.T. l’extra-terrestre raconte l’histoire d’un gentil petit extra-terrestre oublié sur terre par ses congénères. Le film qui combine science-fiction et récit initiatique bat le record des meilleures recettes et il peut ainsi créer son propre studio, Amblin Entertainment. Beaucoup plus tard, La Guerre des mondes, réalisé après le 11 Septembre, aura une teneur plus anxiogène.

La guerre, et singulièrement la deuxième Guerre Mondiale, s’invite de façon récurrente dans son cinéma, parfois par de simples allusions : le sous-marin des Dents de la mer, les nazis d’Indiana Jones ou les images de ruines de La Guerre des mondes. Pourtant, ses deux premières illustrations directes furent des échecs publics : la vision burlesque façon slapstick de 1941 a probalement convaincu le cinéaste de ne plus s’aventurer dans le comique ; par contre, l’évocation personnelle, tirée d’un roman de J.G.Ballard, L’Empire du soleil - pour nombre de cinéphiles, l’un des tout-meilleurs Spielberg - ne méritait pas son grave insuccès public. Il est vrai que le sujet s’écarte du politiquement correct : prisonnier des Japonais, un adolescent britannique séparé de ses parents transforme son cauchemar en féérie initiatique.

La tentative suivante, La liste de Schindler, sait se tenir à un plus grand classicisme formel mais, comme la série américaine Holocauste et récemment Martin Scorsese dans Shutter Island, bute sur la représentation des camps de concentration. C’est probablement dans les vingt premières minutes de Il faut sauver le soldat Ryan que réside la quintessence du cinéma de Spielberg. De l’action, du mouvement, des émotions fortes induites (et non provoquées)... les micro-caméras portées par les soldats génèrent un réalisme impressionnant. Cette technique a depuis été maintes fois copiée (mais jamais dépassée), y compris par lui-même comme producteur de Band of Brothers ou du dyptique de Clint Eastwood : Mémoires de nos pères et Iwo Jima.

L’action ou l’émotion, au choix

Duel puis Les dents de la mer fonctionnent sur le même simple principe : un élément extérieur hostile (un camion, un requin) pénètre dans un cadre "normal" (la vie banale d’un représentant de commerce ou d’une station balnéaire). Le suspens croît habilement, dans une logique quasi-hitchcockienne. Plus ludique, Indiana Jones est né de l’impossibilité pour Steven Spielberg et George Lucas (non britanniques) de pouvoir réaliser un James Bond ! Héros d’une trilogie très réussie et bourrée de références cinématographiques dans les années 80, son retour en 2008, Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal, n’était pas indispensable pour confirmer combien le réalisateur est à son aise dans le divertissement et l’action.

Mais dès que le rythme faiblit, le récit se réfugie volontiers dans les stéréotypes et flirte avec le sirupeux ou le balourd, d’autant que le happy end reste quasiment obligatoire ; la fin d’A.I. est plus ambigüe... mais signée Stanley Kubrick ! La mise en scène ne présente aucune spécificité aisément reconnaissable et les cadrages ne cherchent pas l’esthétisme. Mais mieux que quiconque, Spielberg sait diriger, orienter, manipuler les émotions du spectateur ; l’image n’a pas pour objet de provoquer un quelconque sentiment hors de la droite logique du scénario ; à partir de la fin des années 90, elle prend en plus une teinte bleu électrique (A.I., Minority Report) hélas très en vogue à cette période.

Les dernières productions (Indiana, Tintin) montraient plus de bravoure technologique que d’inventivité, réduisant au minimum les risques financiers par un bombardement médiatique et l’inondation des écrans (jusqu’à 1000 copies pour la France). Cheval de guerre raconte une larmoyante histoire entre un enfant et un animal sur fond de guerre avec une scène héroïque annoncée à grand renfort de publicité. En fait, la soi-disant "naïveté généreuse" du cinéma de Steven Spielberg m’a toujours parue suspecte, venant du plus gros fabricant de blockbusters planétaire !

Conclusion provisoire

Puis survient Lincoln qui n’hésite pas à prendre des risques étonnants en s’éloignant du biopic traditionnel et de la grande célébration nationale ; alors qu’il lui suffirait de renoncer à l’amendement contre l’esclavage pour obtenir la reddition du Sud, le Président choisit d’atteindre les deux objectifs ; les moyens qu’il doit utiliser pour triompher, loin de le salir, donnent une dimension humaine à son image d’icône. Au delà de la maîtrise cinématographique, ce traité d’intelligence politique fait, tant pour Abraham Lincoln que Thaddeus Stevens, l’éloge du compromis et du pragmatisme, à l’exact opposé d’un idéalisme un peu niais qui colle à la production du cinéaste.

Roi du box office mondial, il est probablement le seul (avec James Cameron ?) à jouir d’une telle liberté de création. Visionnaire (au début de sa carrière) avec un cinéma pourtant totalement intégré au système des studios et qui s’est vite surchargé de bonnes intentions (l’enfance : son émerveillement et sa maltraitance ; le messianisme américain...), le réalisateur dévoile depuis ces dernières années une surprenante charge d’angoisse ; elle trouve en Lincoln sa meilleure expression, en dépit de faiblesses formelles - démagogiques donc assumées - qui continuent de m’agacer.

Plus ou moins inconsciemment, je dois rendre Spielberg coupable d’avoir été l’un des fossoyeurs du "Nouvel Hollywood" (du moins un des symboles visibles de cet enterrement), mettant fin au radicalisme créatif et anticonformiste des Coppola, Cimino, Scorsese... né à la fin des années 60. Par son rapprochement avec George Lucas, il anticipe, facilite, accélère le tournant commercial et conservateur des années Reagan. Alors que ce cinéaste a signé nombre de scènes mémorables, je ne placerais cependant aucun de ses films dans mon “top 100” personnel ; en somme, j’attends toujours son premier chef d’œuvre !

Filmographie

1964 : Firelight

1967 : Slipstream (inachevé)

1968 : Amblin’ (court-métrage)

(1971) : Duel (téléfilm)

1974 : Sugarland Express (The Sugarland Express)

1975 : Les Dents de la mer (Jaws)

1977 : Rencontres du troisième type (Close Encounters of the Third Kind)

1980 : 1941

1981 : Les Aventuriers de l’Arche Perdue (Raiders of the Lost Ark)

1982 : E.T. l’extra-terrestre (E.T. the Extra-Terrestrial)

1983 : La Quatrième Dimension (Twilight Zone) - deuxième épisode

1984 : Indiana Jones et le Temple maudit (Indiana Jones and the Temple of Doom)

1985 : La Couleur pourpre (The Color Purple)

1987 : L’empire du soleil (Empire of the Sun)

1989 : Indiana Jones et la Dernière Croisade (Indiana Jones and the Last Crusade)

1989 : Always (Always)

1991 : Hook ou la Revanche du Capitaine Crochet (Hook)

1993 : Jurassic Park (Jurassic Park)

1993 : La Liste de Schindler (Schindler’s List)

1997 : Le Monde perdu (The Lost World)

1997 : Amistad

1998 : Il faut sauver le soldat Ryan (Saving Private Ryan)

2001 : A.I. Intelligence artificielle (Artificial Intelligence : A.I)

2002 : Minority Report (Minority Report)

2002 : Arrête-moi si tu peux (Catch Me If You Can)

2004 : Le Terminal (The Terminal)

2005 : La Guerre des Mondes (War of the Worlds)

2006 : Munich

2008 : Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal (Indiana Jones and the Kingdom of the Crystal Skull)

2011 : Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne (The Adventures of Tintin : Secret of the Unicorn)

2012 : Cheval de guerre (War Horse)

2012 : Lincoln

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