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L’encinéclopédie

de Paul Vecchiali, Editions de l’Œil (38 à 40 Euros)

dimanche 15 janvier 2012, par maro

Très originaux malgré leur forme conventionnelle, les deux volumes de L’encinéclopédie du réalisateur Paul Vecchiali (à qui l’on doit, entre autres les films « Femmes, femmes » ou « Corps à cœur ») s’écartent de la tradition du "dictionnaire du cinéma" à plus d’un titre :

* d’abord par le sujet d’étude : les cinéastes "français" des années 30, c’est à dire ceux qui, même étrangers comme Litvak, Sirk ou Lang, ont réalisé un long métrage (ou plus) dans la période qui court des débuts du parlant à 1939. Mal connue, sous-estimée ou réduite au seul "réalisme poétique", la production nationale faisait alors preuve au contraire d’une certaine insolence en matière politique, sociale ou concernant les mœurs : combien de garces, vamps ou filles délurées comme Ginette Leclerc, Viviane Romance, Mireille Balin, Gina Minès...

Avant la notion d’auteur théorisée dans les années 50, c’est plutôt le casting - on aurait dit la distribution - qui indiquait le climat et l’ambition d’un film ; à côté des inclassables et multiformes Jean Gabin, Michel Simon ou Pierre Fresnay, la plupart des acteurs étaient choisis pour la "couleur" qu’ils apportaient à leur personnage : Harry Baur (puissant), Louis Jouvet (ironique, acerbe), Raimu, Fernandel, Maurice Chevalier, Tino Rossi... sans parler des couples Darrieux-Préjean, Printemps-Guitry puis Fresnay ou Annabella-Murat ! L’ouvrage est d’ailleurs dédié à certains d’entre eux (Darrieux, Dorziat, Fontan, Gabin, Carette, Bever) ainsi qu’à Italo Manzi.

* par la structure, aussi : l’entrée dans L’encyclopédie s’effectue par le nom du réalisateur ; toute la filmographie - qui peut largement déborder des années 30 - est passée en revue avec pour chaque œuvre le générique très étoffé (certains remplissent plus d’une page), une analyse critique, une appréciation sur une échelle de 1 à 10 de son importance sur l’époque lors de sa sortie et le jugement de Paul Vecchiali noté entre 4 cœurs et 4 piques ; un commentaire plus général vient compléter chaque notule et replacer le cinéaste dans son temps.

* par les choix, enfin : pas de consensus conforme à un soi-disant avis général. Gigantesque travail amoureux élaboré par un seul homme, L’encinéclopédie revendique sa totale subjectivité avec des "opinions tranchées, injustes... mais cohérentes entre elles". Ainsi, pour traduire l’idée du réel, Vecchiali a toujours préféré l’imaginaire et le fantastique social d’un Grémillon ou d’un Autant-Lara au réalisme naturaliste de Pagnol, Guitry ou même Renoir.

De plus, ses films de cœur témoignent des qualités humaines de leur réalisateur ; l’analyse critique tend à se confondre avec une rhétorique qui s’auto-justifie pour "prouver que l’écriture filmique existe à travers l’éthique de l’auteur". Alors, chez Carné, « Quai des brumes » récolte 4 cœurs mais « Les visiteurs du soir » un pique et pour Jean Renoir, l’engagement un peu naïf de « La Marseillaise » ou la ferveur du « Crime de Monsieur Lange » est privilégié au militantisme manichéen de « La grande illusion » (2 piques) ou « La vie est à nous » (4 piques) !

La cinéphilie de Vecchiali a trop rapport à l’intime pour ménager certaines valeurs sûres : il place en priorité dans son Panthéon personnel Jean Grémillon (dont les écrits viennent de paraître : "Le cinéma ? Plus qu’un art !"), Max Ophuls (à lire : "Max et Danielle, les années Darrieux de Max Ophuls"), Julien Duvivier et Victor Tourjanski. Il relégue par contre bien plus loin Jean Renoir, Marcel Pagnol, Sacha Guitry, sans parler de René Clair, Marc Allégret ou Christian-Jaque.

Sujet à controverses, l’article sur Jean Renoir se termine ainsi : "Le cinéaste... a t-il été trahi par l’homme ? Telle est finalement ma conviction. Et c’est ce genre de conviction qui, toujours, m’a fait préférer, à prestige égal, Ford à Hawks, Keaton à Chaplin, Lubitsch à Hitchcock, Mizoguchi à Kurosawa, Zurlini à Fellini, Godard à Truffaut, Ophuls à Mankiewicz, Sternberg à Wyler et à Jean Renoir, Jean Grémillon".

Au fil des lignes, le cinéaste et critique Vecchiali se révèle aussi historien et même chercheur de trésor lorsqu’il ramène au jour des pépites englouties. Dans sa conclusion, il lâche sur le papier les quelques films qu’il "déteste cordialement" et cite notamment « Le dictateur » de Chaplin, « Le cuirassé Potemkine » d’Eisenstein, « Il était une fois dans l’Ouest » de Leone, presque tout Kubrick, et notamment « 2001, l’odyssée de l’espace » ou « Dersou Ouzala » de Kurosawa : des opinions qui ont au moins le mérite d’échapper à la bien-pensance ! Au total, un livre de référence... qui se démarque justement des références.