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La servante

de Kim Ki-young (Corée du Sud, 1960) 1h44

dimanche 25 novembre 2012, par maro

Attention : film venimeux ! A ceux qui s’étonneraient que la World Cinema Foundation et le grand Martin Scorsese se soient penchés en priorité sur la restauration d’un vieux film coréen, conseillons-leur la vision de ce brûlot corrosif déguisé en distrayante comédie de mœurs.

Corée, 1960 : cinq ans après la fin d’un conflit qui a divisé le pays, le président corrompu Syngmann Rhee mis en place par les Etats-Unis est déposé suite à des mouvements populaires répétés ; après une occupation japonaise très mal vécue, la présence américaine suscite également un fort ressentiment alors que la société s’urbanise et remet en cause le patriarcat traditionnel. Victimes de l’exode rural, de nombreuses jeunes villageoises rêvent d’ascension sociale et deviennent selon les hasards de l’existence conductrices de bus, prostituées ou comme ici domestiques.

Mais revenons au film : on peut se demander pourquoi toutes ces femmes se battent pour un professeur de musique fade, timoré et sans grandes qualités ? Kim Ki-young ne fait que le suggèrer : sans doute parce que le désir sera toujours plus fugace et moins puissant que la jalousie ! L’enseignant et toute sa petite famille vivaient sans souci dans un modeste appartement avant d’acheter cette petite maison - assez sinistre - et de s’attacher les services d’une jeune domestique. Erreur funeste : un drame implacable va se nouer dans cet univers clos, structuré entre le rez-de-chaussée conjugal, l’étage voué aux leçons (ou aux passions) et l’escalier de toutes les ascensions, de tous les malheurs.

L’interprétation dominée par Lee Eun-shin et Kim Jin-kyu s’avère très "physique". Les personnages sont filmés comme le seraient des rats - d’ailleurs il est beaucoup question de ces rongeurs par la suite - grace à une caméra qui vient les recadrer de manière frontale. Des éclairages bien choisis (parfois incohérents, mais qui s’en soucie) renforcent cette atmosphère de piège infernal. Et les enfants, habituelle image de l’innocence, sont ici des témoins volontiers cruels, sournois et délateurs.

Un scénario à rebondissements transforme le vaudeville domestique en véritable jeu de massacre ouvert à toutes les outrances. Les situations sont surdramatisées, poussées à l’incandescence avant d’être sciemment renversées : le désir enfle pour devenir passion puis rage destructrice qui fait exploser le doux cocon familial ! A la fin, le moindre repas vire au cauchemar ; au moment même où vraiment "trop c’est trop", un coup de théâtre dégonfle ironiquement la situation : habile moyen de mettre les rieurs de son côté et surtout de combiner avec une censure qui n’aurait pu tolérer un tel révélateur des frustations sexuelles et sociales.

Surnommé "Mister Monster" pour sa forte personnalité et son caractère autoritaire, le cinéaste Kim Ki-young a lui-même réalisé deux ou trois remakes de cette œuvre qui marque la montée en puissance du cinéma coréen. Aujourd’hui, « La servante » est considéré comme un film-charnière et un jalon fondamental pour des réalisateurs comme Bong Joon-ho (« Memories of Murder », « The Host », « Mother ») ou Im Sang-soo ; ce dernier a signé en 2010 une adaptation transposée à l’époque contemporaine dans la classe supérieure dénommée « The Housemaid », très réussie esthétiquement mais beaucoup moins sulfureuse.

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