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Cecil B. DeMille, l’empereur du mauve

de Luc Moullet (Editions Capricci, 2012), 18 €

mercredi 21 novembre 2012, par maro

Joli titre, non ? Les habitués de notre cinéma "Le Concorde" se souviennent probablement de Luc Moullet, le septuagénaire malicieux venu présenter son film « La terre de la folie » (lire notre critique) au début de l’année 2010. Mais le provencal devenu parisien a commencé sa carrière comme critique aux "Cahiers du Cinéma", proposant ses contributions à François Truffaut dès 1956 (il n’avait que 19 ans).

Américanophile érudit, hitchcocko-hawksien orthodoxe, ardent défenseur de réalisateurs de second plan (Edgar Ulmer, Allan Dwan ou Don Siegel), parfois virulent (contre Marcel Carné ou Pedro Almodovar par exemple) mais jamais dépourvu d’humour, Luc Moullet a gardé tout au long des années une sincérité et un goût du paradoxe - certains diront de la provocation - qui apportent à ses écrits un intimisme réjouissant. Cet essai sur Cecil B. DeMille (1881-1959) n’échappe pas à la règle !

A priori, l’auteur ultra-conventionnel de superproductions comme « Samson et Dalila », « Sous le plus grand chapiteau du Monde » ou « Les Dix Commandements », le briseur de grève au studio Paramount ou celui qui, pendant la période maccarthyste, a encouragé la "chasse aux sorcières" au sein de sa profession ne bénéficie pas d’un préjugé très favorable. L’ouvrage - 200 pages au format poche avec quelques illustrations en couleur - commence par un rappel chronologique de sa filmographie : 70 films (dont plus de 50 muets) réalisés entre 1917 et 1956 pour seulement 8 péplums. Ensuite Luc Moullet démonte patiemment certains des griefs reprochés à Cecil B. DeMille.

Conservateur ? Il est le premier réalisateur à abandonner la pellicule en noir et blanc, dès 1939, quand Hitchcock ou Ford l’utilisent encore après 1960 ! Opportuniste ? Il était logique de profiter de la sortie de « Naissance d’une Nation » (de D.W. Griffith) pour promouvoir son propre film traitant d’un sujet voisin. Obsédé par l’argent ? Ce roi du box-office pendant presque toute sa carrière provient d’une famille d’intellectuels protestants criblés de dettes ; envieux, il cherchera toujours les plus gros budgets mais reversera les profits de son dernier film à une institution humanitaire. Xénophobe, raciste ? Le principe de l’époque était, face aux gentils américains, d’attribuer aux méchants une nationalité lointaine : suite aux protestations des Japonais, l’asiate fourbe de « Forfaiture » est vite devenu birman !

Même l’aspect "kitsch" ne saurait être reproché à ce maître de la couleur en mouvement, devenu célèbre dans les années 20 connues pour leurs excentricités, le goût du rococo et relancé au moment du Technicolor triomphant. Bien sûr, certaines scènes sont parfaitement invraisemblables mais le cinéaste déploie alors tout son talent pour les faire accepter et c’est émouvant :

"Il y a là une préciosité exquise, un travail de petit maître, fondé non sur les couleurs vives... mais sur les demi-teintes, presque pastel... et surtout le mauve... Un peu de kitsch serait banal, médiocre. C’est l’excès de kitsch qui donne la force du film, suscite le rire, mêlé à l’admiration pour l’invention des décorateurs et costumiers".

En fait, le malentendu provient de ce que le caractère abstrait du cinéma de Cecil B. DeMille se prête davantage au muet qu’au parlant (qui reste la seule partie de l’œuvre connue du grand public). Il faudrait donc redécouvrir
cette première période, surtout « Forbidden Fruit » (1920) ou « Saturday Night » (1921) classés par Hitchcock parmi les dix meilleurs films de tous les temps. J’ai gardé pour la fin les traits d’humour du livre, depuis la compilation des scènes et instruments sado-masos (beaucoup de fouets, tout de même), la responsabilité du cinéaste dans la glorification - jugée excessive - de la douche ou le choix de Yul Brynner en Pharaon évoquant Mao "dans un sens subliminal que je suis l’un des très rares à avoir détecté."

Difficile d’imaginer des univers plus opposés que ceux de Cecil B. DeMille et Luc Moullet ! Pourtant celui-ci nous propose ici un bel exercice d’admiration en même temps qu’un voyage en terre quasiment inconnue (hormis les trois derniers films tournés entre 1949 et 1956). Dans un style aérien, son écriture s’y révèle simple, concrète, dénuée des habituels tics cinéphiles et préservant une connivence amicale avec le lecteur. Un véritable plaisir.

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