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Oscars 2013 : dure compétition, palmarès mou

dimanche 3 mars 2013, par maro

Par moments, le cinephile-critique amateur laisse filer sa plume un peu au delà de sa pensée... ce qui ne la mène pas bien loin, j’en conviens !

Le palmarès de la 85ème cérémonie des Oscars qui s’est déroulée le 24 février dernier fait a fait l’objet de nombreux commentaires, dont les intéressants éditoriaux des Cahiers du cinéma ou du site critikat.com. Il nous était proposé un bouquet de films d’une qualité inhabituelle, bien au dessus du niveau de la production hollywoodienne commune ; pour s’en convaincre, il suffit de les comparer avec l’ensemble des nommés lors des éditions précédentes, lesquelles avaient vu les couronnements de « The Artist » (Michel Hazanavicius, 2012), « Le discours d’un roi » (Tom Hooper, 2011), « Démineurs » (Kathryn Bigelow, 2010) ou « Slumdog Millionaire » (Danny Boyle, 2009).

Cette fois, Steven Spielberg avait préalablement accepté les commandes d’« Indiana Jones 4 » et « Cheval de guerre » afin de tourner « Lincoln », Paul Thomas Anderson a dû auto-produire « The Master » et Kathryn Bigelow comme Quentin Tarantino ont profité du succès de leur précédente réalisation pour enchaîner avec les plus ambitieux « Zero Dark Thirty » et « Django Unchained ». Du coup les victoires d’« Argo » (meilleur film) et de Ang Lee (meilleur réalisateur pour « L’Odyssee de Pi ») n’en paraissent que plus surprenantes. Plutôt que discuter ce palmarès en fonction de mes propres goûts cinématographiques, cet article va tenter d’analyser ce que les jurés américains ont voulu célébrer et ce qu’ils ont rejeté.

L’habituelle opposition entre cinéma d’auteur et cinéma populaire est peu contributive dans un système ou l’évaluation ne s’envisage qu’en (millions de) dollars. On n’imagine pas Steven Spielberg élaborer un film sans tenir compte du public, même si « Lincoln » relève de la veine la plus personnelle du cinéaste. Heureuse exception à la règle et non retenu pour cette compétition, le vieil acariâtre William Friedkin (réalisateur de « French Connection 1 » et « L’exorciste » dans les années 70) s’est opposé à l’édulcoration souhaitée par les studios pour garder intact son cynique et jouissif « Killer Joe », sorti en salle avec une "interdiction aux moins de 17 ans, même accompagnés" synonyme de flop commercial assuré !

Certes, l’Histoire était très présente cette année mais Hollywood l’utilise habituellement comme simple toile de fond ; la mention "basé sur des faits réels" n’est souvent qu’un prétexte pour donner un peu de consistance à une trame de scénario parfaitement interchangeable dans le temps ou l’espace. Comme « Démineurs », « Zero Dark Thirty » - le moins critiquable du lot - se développe à travers l’obstination d’un professionel ; « Argo » se situe en Iran juste après la Révolution Islamique mais dévoue toute sa dramaturgie à une mécanique mi-thriller mi-film d’espionnage. Le « Lincoln » de Spielberg insiste davantage sur la pratique politique que sur la condition des Noirs en 1865 ; quant au Tarantino, les dimensions ludiques et cathartiques l’emportent sur l’historicité : combien ce pays a dû compter de chasseurs de prime allemands déguisés en dentistes itinérants ?

Sur le plan formel, les films américains ont eu tendance à s’uniformiser depuis la fin du Nouvel Hollywood (1980) : les montages sophistiqués incluant force flash-backs sont devenus rarissimes car ils exigent du public une attention trop soutenue (*). Ce cinéma cherche à créer non pas une réflexion complexe mais une émotion simple et immédiate que certains cinéastes comme Steven Spielberg ou James Cameron savent canaliser mieux que tous les autres. En contrepartie, l’effet de surprise a quasiment disparu (**) et toutes les réalisations finissent par se ressembler. Renversement saisissant, les meilleures séries télévisées (NYPD, les premières saisons de 24 heures, The Sopranos, The Wire...) sont devenues le véritable réceptacle des innovations.

De la même manière, le social s’était apparemment invité en force au sein de la sélection. Au final, les récompenses ont fui le réalisme onirique des « Bêtes du Sud Sauvage » (Benh Zeitlin) ou le portrait de paumé dans « The Master » (Paul Thomas Anderson), à peine effleuré la vision cauchemardesque des Etats-Unis dans « Django Unchained » (Quentin Tarantino) au profit du détournement compassionnel réussi par « Happiness Therapy » (David O.Russell) ; bien que j’adore Jennifer Lawrence (***), élue meilleure actrice dans un premier rôle, il fallait oser balancer un feelgood movie autour d’un trentenaire pauvre, tout juste sorti d’asile et cherchant à reconquérir sa femme entre deux phases dépressives !

Je préfère ne pas m’apesantir sur « Les Misérables », issu de la comédie musicale de Claude-Michel Schönberg, elle-même extirpée du roman éponyme (j’allais dire Eponine) de Victor Hugo. Cette pathétique adaptation cinématographique signée Tom Hooper n’a retenu du plaidoyer pour le petit peuple de Paris révolté en 1832 qu’un ronflant mélo, sirupeux et pleurnichard : elle décroche pourtant la statuette du meilleur second rôle pour Anne Hathaway, la seule à mériter de réchapper à ce naufrage ! Au moins « L’Odyssée de Pi » (Ang Lee) a le mérite de la fidélité au livre de Yann Martel.

La remise de l’Oscar du meilleur film par Michelle Obama (et Jack Nicholson) ne m’aurait pas déplu si la récompense n’avait été destinée à « Argo », une réalisation pro-démocrate produite par George Clooney, soutien politique affiché de ce même parti. Dans une société encore traumatisée par l’effondrement des Twin Towers et affaiblie par les conséquences de la crise économique, l’exfiltration pacifique hors d’Iran de gentils citoyens américains donne une meilleure image de la nation d’Obama que l’inconvenant « Zero Dark Thirty » (****) où l’on torture dans des bases secrètes au mépris des conventions internationales avant d’envoyer des commandos tuer dans la nuit un ennemi réfugié au milieu des siens.

Sur le plan social, même rejet de tout dissensus, de toute vision inharmonieuse, de toute pensée un tant soit peu déviante de la norme. Les jurés ont préféré gratifier l’adroite comédie, le gentil conte ou la comédie musicale bidonnée (respectivement : « Happiness Therapy », « L’Odyssée de Pi », « Les Misérables ») plutôt que célébrer les inadaptés (« The Master »), les marginaux (« Les bêtes du Sud sauvage ») ou la meilleure représentation du cynisme financier à ce jour (« Margin Call »). Du coup, on en vient à se demander ce qui l’a emporté entre la qualité de l’interprétation et la commémoration de l’icône patriotique dans la récompense du meilleur acteur justement attribuée à Daniel Day-Lewis pour « Lincoln ».

Au moment où revient sur nos écrans une version intégrale et restaurée de « La porte du Paradis », chef d’œuvre (peut-être bancal, mais qu’importe !) dérangeant de Michael Cimino et qui fut un échec retentissant à sa sortie en 1980, on mesure davantage la frilosité de ce palmarès des Oscars 2013. C’est le révélateur d’un cinéma qui s’est réduit à ressasser quelques formules commerciales éprouvées et qui, depuis le 11 Septembre 2001, cherche en plus à se rassurer à travers un consensus purement cosmétique. A quelques notables exceptions près comme David Lynch ou les frères Coen, la qualité technique y est toujours présente mais le rêve a disparu.


(*) en 1984 déjà, la version de "Il était une fois en Amérique" (Sergio Leone) présentée aux Etats-Unis avait été montée dans un ordre purement chronologique !

(**) d’où mon choix de l’étonnant "Tabou" comme meilleur film pour l’année 2012

(***) voir notre critique sur ce film et sur "Winter’s Bone" où elle était encore supérieure

(****) selon certains, ce film légitimerait l’utilisation de la torture et de fait, le générique nous fait glisser comme par évidence de conversations recueillies pendant le 11 septembre 2001 à un membre de la CIA maltraitant un prisonnier. Déresponsabilisant certes : à aucun moment ces agents ne s’interrogent sur la moralité de pratiques officiellement interdites mais encouragées grâce aux contorsions juridiques imaginées par le gouvernement Bush. Mais sinon, rien n’est caché de ces procédés dégradants, ni des "zones noires", ni des civils tués par mégarde lors des actions.

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