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Hommage à Kôji Wakamatsu

Sensible rebelle

mercredi 12 février 2014, par filparp

« Je me suis aperçu assez vite que l’érotisme m’était nécessaire pour développer mon discours politique. Ce qui n’avait été d’abord qu’un passage obligé est donc devenu une nécessité. Je pense que c’est aussi la colère que j’avais ressentie lors de mon séjour en prison qui a été le moteur et l’inspiration de mon cinéma. Et c’est cette colère contestataire qui a poussé les étudiants qui combattaient dans les années 1960/70 contre l’AMPO (le traité de sécurité nippo-américain) à venir en masse voir mes films en salles. » Kôji Wakamatsu

A partir de la politisation de l’acte sexuel et d’une analyse de plus en plus poussée des avatars de la société nipponne, Koji Wakamatsu a développé un cinéma très engagé à gauche, mais aussi des idées très personnelles quand à la narration cinématographique.

Bien qu’il ait dirigé plus d’une centaine de films au long de cinq décennies, et qu’il ait été producteur de nombre des films phares de la nouvelle vague japonaise, Wakamatsu reste fort méconnu. Cela étant dû en grande partie à la faible distribution de ses films. En France, il aura fallu attendre sa mort pour qu’une distibution parcellaire existe, lacune aujourd’hui partiellement comblée par la sortie actuelle

1963 – 1965 : Le pink-eiga, ou l’érotisme comme voie pour la liberté.

Né le premier avril 1936, dans la région rurale et montagneuse du Tohoku, tout au nord du Japon , Koji Wakamatsu nait dans une famille d’éleveurs de chevaux. Rebellle revendiqué, il s’oppose, parfois violemment à son père, se fait renvoyer de plusieurs établissemnts scolaires. Il part vivre à Tokyo, vit de petits boulots variés, puis s’engage en tant que yakusa dans une des sociétés de la mafia japonaise. Il est là charger de « sécuriser » les tournages dans le quartier Shinjuku, l’entente entre les producteurs et les yakusas étant la condition d’un tournage tranquille, puis purge six mois de prison pour vol. Il décide alors de transférer sa rage contre la société à travers le cinéma.

Wakamatsu devient assistant de production, essentiellement dans de petites boîtes qui sous-traitent pour la télévision. En 1963, il saute sur l’occasion de filmer un premier film à tout petit budget : Piège doux. Durant les trois années suivantes, il va de pigfe en pige de réalisateur pour des réalisations de porno soft, où il gagne le titre de Pink parrain ». La majorité de ces pellicules a aujourd’hui disparu, les société n’ayant jamais assuré de stockage pour ces produits de consommation rapide.

Le peu qui reste disponible ne donne pas trop de regrets, tant rien ne les différencie vraiment du reste de la production.

Il en va différemment à partir de Criminalité rouge (1964) puis Les secrets derrière le mur , (1965), qui marquent les débuts d’un style personnel. Il assure son indépendance en créant sa propre société de production. Dans un cinéma où les réalisateurs devaient souvent créer cinq a dix films par an, sa vision de la société, son sens de l’observation, son goût des titres percutants lui assurent une notoriété naissante, et son style rageur devient reconnaissable. Les secrets derrière le mur provoquent un incident diplomatique entre le Japon et l’Allemagne lorsque le film est sélectionné au Festival de Berlin.

Dans Criminalité rouge, l’histoire d’’une femme violée par le frère d’un procureur alors que c’est un pauvre vendeur qui est accusé du crime, il est déjà question de la corruption dans la société japonaise, un thème qui deviendra comme une marque de fabrique du réalisateur (même si d’autres, comme Kurosawa le géant, l’évoquaient aussi) .

Profondément marqué par les luttes contre la signature, en 1960 , du traité americano-japonais qui autorisait le maintien des bases américaines au Japon ( Traité américain pour la sécurité nationale ou accord Anpo ), il se fait remarquer pour des scènes impliquant un G.I. violeur, et se fait une solide réputation de cinéaste politique, malgré le côté série B de ses productions.

1966-1970 : émergence d’un cinéaste de a modernité.

En 1966, Kôji Wakamatsu met en chantier Le sang est plus rouge que le soleil, un film salué par Shuji Terayama, cinéaste d’avant garde fort influent à l’époque. Utilisation non conventionnelle de la bande-son frappe. Des gros plans sont accompagnés du son d’un couteau en train de s’aiguiser, un viol au son de tambours africains pour en rehausser l’aspect primitif, des séquences oniriques en images superposées, le film choque et impressionne.

Quand l’embryon part braconner reste comme un des plus beaux exemples de Théâtre de la Cruauté. Le film sortira en France en 2007 et sera soumis à la commission de classification des films... pour être frappé d’une interdiction aux moins de 18 ans qui compromettra lourdement sa diffusion. L’histoire de cette employée de magasin séquestrée et torturée par son supérieur hiérarchique était pourtant simplement, outre un excellent film, une analyse pointue de la lutte des classes et un pladoyer pour l’amélioration de la condition de la femme dans la société japonaise. Censeurs de tous les pays...

Suivent Les anges violés, un huis clos autour d’un meurtrier schizophrène tiré d’un fait divers survenu à Chicago, qui sera longtemps son film le plus connu en France et dans le monde.

A partir de 1968, Wakamatsu devient un militant d’extrême gauche actif et réalise de véritables brûlots contre le pouvoir en place et la police . Va vierge pour la deuxième fois (1969), La saison de la terreur (1969), Running in madness, dying in love (1969).

Les discours métaphoriques puissants, réels sujets des films, sont servis par une mise en scène d’une splendeur formelle de tous les instants. Les très faibles budgets et l’aspect guérilla des tournages –délais très courts, le plus souvent sur les lieux de vie du réalisateur : son appartement ou le toit de sa maison de production- se font totalement oublier derrière l’extrême inventivité du filmage. Narration éclatée, cadres au cordeau, lumières tranchées savamment travaillées, bandes son hallucinantes.

1971-1975 : la reconnaissance internationale

Celle-ci commencera à Cannes en 1971 où Anges violés et Sex Jack sont projetés à la Quinzaine des réalisateurs. La même année, il part pour la Palestine et le Liban. Accompagné de Masao Adachi, son scénariste, il co-réalise Déclaration de guerre mondiale – armée rouge, Front de Libération palestinien (Sekigun – P.F.L.P. Sekai Senso Sengen).

Puis en 1972, il filme L’extase des anges , véritable grenade dégoupillée anti-système, qui connaît du coup de graves démêlés avec les autorités nippones, ces dernières lui prêtant des intentions terroristes.

A la fin des années 70, il perd un peu de sa verve anarchiste et se recentre sur des films à l’érotisme sadien plus prononcé comme le mythique Histoire de Cent ans de Torture (Gomon Hyakunen Shi, 1975).

1976-2009 : la pause

En 1976, Nagisa Oshima demande à Wakamatsu d’assurer la production exécutive de L’empire des sens. Il est également co-scénariste. Il s’assagit quelque temps devant la difficulté du marché et des problèmes de santé. Il tourne des drames comme Mizu no nai Pûru, tiré d’un fait divers criminel, puis un film grand public. La Piscine sans eau (Mizunonai Pool, 1982), arrête toute activité entre 1985 et 1989.

Il reprend à tourner avec Ware ni Utsu Yôi Ari, en 1990, décrivant le milieu yakuza et marginal de Tokyo.

2009-20012 : retour sur images où l’oeuvre de maturité

En 2010, Shinobu Terajima reçoit l’Ours d’argent de la meilleure actrice pour Le soldat Dieu. Le Festival Paris Cinéma rend hommage à Wakamatsula et une rétrospective de 40 films lui est consacré à la Cinémathèque française. De nouveau, il écrit, tourne, auto-finance et distribue alors ses films avec frénésie. En 2012 sort ainsi 11/25 : the day he chose his own fate, film sur les derniers jours de Mishima qui est présenté au Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard, The millenial rapture présenté au Festival de Venise, et Petrel Hotel Blue au Festival de Pusan. Ses deux derniers films United Red Army et Le Soldat dieu sont récompensés au Festival de Berlin en 2008 et en 2010.
En 2009 le cinéaste signe United Red Army, un documentaire fiction qui retrace « l’incident d’Asama Sanso », une prise d’otage au Japon en 1972 dirigée par des étudiants membres de l’Armée Rouge Unifiée. Un film terrible qui montre l’horreur de l’embrigadement de l’époque, malgré la justesse de la cause
Ensuite vient Le soldat Dieu, l’histoire du retour à la vie civile d’ un vétéran de la guerre sino-japonaise, un film dans la descendance de Johnny s’en va-t-en guerre. Le film sort en France en décembre 2010.
En 2013 sort 25 Novembre, le Jour où Mishima a choisi son destin, l’histoire vraie de l’écrivain Yukio Mishima qui tenta un coup d’état en prenant en otage un Général au Ministère de la Défense, avant de se suicider, en 1970.

Le retour de notre cinéaste à des sujets historiques témoigne de sa volonté d’évoquer ce que fut sa vie avec le recul du temps. Pour ce faire, il recommence à produire lui-même ses films. Il n’a pas renoncé à son style, il l’a épuré, surtout du point de vue de la lumière et des découpages de plans. Il met sa technique au service du récit, ne donne pas dans la reconstitution d’envergure utilise des images d’archives qu’il intègre (on est parfois proche du style de Welcome in Viennna , de ce point de vue). On sent que son génie est maintenant mis au service d’une ouevre de témoignage, autant que de militantisme.

On pourrait par exemple se demander pourquoi Wakamatsu à consacré un film à Mishima, représentant d’un Japon traditionaliste et impérial. Mais jamais dans le film Mishima et ses tenants ne sont caricaturés, on voit bien qu’il s’agit d’une interrogation en miroir de United red army, que Wakamatsu s’intéresse à la portée mythique et poétique des sssidéologie, à la façon dont celles-ci peuvent à la fois transcender l’individu. Ce qui lui semble probablement plus respectable que l’adhésion à la vénalité marchande qui domine nos sociétés.

Le 4 septembre 2012, il est invité au Festival international du cinéma de Venise où il déclare la guerre au lobby nucléaire en parlant de son nouveau projet :
« Maintenant je veux vraiment faire un film sur la Tokyo Electric Power Company. Personne ne veut en faire un contre Tepco, alors je vais sérieusement me battre »

Kôji Wakamatsu est renversé par un taxi dans le quartier très animé de Shinjuku de Tokyo et meurt des suites de ses blessures le mercredi 17 octobre 2012.

Filmographie

1963 : Doux piège (Amai Wana)

 : Les femmes sauvages (Hageshii Onnatachi)

 : Stratégie érotique (Oiroke Sakusen)

1964 : Compensations pour un adultère (Furin no Tsugunai)

 : Crime rouge (Akai Hanko)

 : L’évasion de la peau blanche (Shiroi Hadano Dasshutsu)

 : La femme prise dans le filet (Ami no Naka no Onna)

 : Les jeux des chiennes (Mesuinu no Kake)

 : L’intense douleur du Mal (Aku no Modae)

 : L’ombre nue (Hadaka no Kage)

 : Passions contraires (Gyaku-Jo)

 : La peau séchée (Kawaita Hada)

1965 : L’amour derrière les murs (Kabe no Naka no Himegoto)

 : Le business du divorce (Rikonya-Kagyo)

 : Le curriculum vitae des liaisons sexuelles (Joji no Rirekisho)

 : Le modèle de l’amour (Ai no Design)

 : Le nombril du soleil (Taiyo no Heso)

 : Le piège profane (Botoku no Wana)

 : Relations perverses (Yuganda Kankei)

 : Le sang du désir coule (Yokubo no chi ga Shitataru)

 : La tombe de plomb (Namari no Bohyo)
1966 :
Quand l’embryon part braconner (胎児が密猟する時, Taiji ga mitsuryosuru toki) ( Date de
sortie en France le 7 octobre 2007)

 : La femme blanche synthétique (Shiro no Jinzo Bijo)

 : Liaisons sexuelles déchirées (Hikisakareta Joji)

 : Le narcisse noir du désir (Joyoku no Kurozuisen)

 : Le sang est plus rouge que le soleil (Chi wa Taiyo Yori Akai)

1967 : Les Anges violés ( Okasareta hakui)

Joyoku no kurozuisen

Violences dans le filet (Ami no nakano boko)

Histoire de la violence de l’underground japonais : le sang de l’homme étrange
(Nihon boko ankokushi ijosha no chi)

Orgie (Ranko)

Crimes sexuels (Seihanzai)

1969 : Vierge violée cherche étudiant révolté ( Yuke yuke nidome no
shojo)

La Vierge violente ( Gewalt ! Gewalt : shojo geba-geba)

1970 : Drames violents en plein jour (Mahiru no boko-geki)

Le Fou de Shinjuku (Shinjuku mad)

Sex Jack (性贼, Seizoku)

1971 : Armée Rouge – Front de Libération Palestinien – Déclaration de guerre mondiale
(PFL 世界戦争宣言, Sekigun-PFLP : Sekai senso sengen) - Co-réalisation avec Masao
Adachi

 : La famille du sexe (Seikazoku)

 : La fleur secrète (Himebana)

 : Je suis mouillée (Watashi wa nureteiru)

 : Technique de l’amour 2 : l’acte d’amour (Zoku Ai no Technique : Ai no Koi)

1972 : Confidentiel : les lycéennes – petits boulots de l’extase (Maruhi : Joshikosei -
Kokotsu no Arubaito)

 : Désir bestial (Kuroi Jukoyu)

 : L’Extase des anges (天使の恍惚, Tenshi no kôkotsu)

 : Histoire des violences japonaises contemporaines (Gendai Nihon Boko Ankoku
Shi)
1973 :
Confidentiel : les lycéennes 2 - cercles d’études après les cours (Maruhi : Joshikosei - Kagai
Circle)

1974 : Désir obscène, viol sauvage (Inyoku Rinju)

 : Les lois du Delta (Delta no Okite)

 : Marie la prostituée (Shinjuku Maria) Morceau cubique humide (Nureta Sainome)
1975 : Le dossier des lycéennes se prostituant en groupe (Jitsuroku Jokosei Shudan Baishun)

 : Les dossiers des affaires pornos : underground sexuel (Poruno Jikenbo : Sei no
Ankoku)

 : Est-ce un viol forcé ou consenti ? (Gokanka Wakanka)

 : La grande encyclopédie des voyages de noces (Shinkon Daihyakka)

 : Histoire de cent ans de tortures (Gomon Hyakunen Shi)
1976 :
Histoire de femmes criminelles (Zannin Onna Ankoku Shi)
 : Tortures sexuelles contemporaines (Gendai Sei Gomon)

1977 : Cent ans de prohibition et de condamnation de la femme (Jokeigo Kinsei Hyakunen)

 : Le démon de la violence (Jusannin Rensho Bokyaku Ma)

 : Eternel Eros (Seibo Kannon Daibosatsu)

 : Prohibition du Japon : le négoce des femmes (Nihon Gokinsei Nioshin Baibai)

1978 : Violences et tortures sur les femmes (Bokyakujo Gomon)

1979 : Le violeur diabolique et cruel (Zannin Rensho Kyokan Ma)

1980 : Jeune sainte torturée (Seishojo Gomon)

1981 : Viols successifs dans la chambre dérobée (Missitsu Renzoku Boko)

1982 : La piscine sans eau (Mizunonai pool)

1984 : Scrap Story : une histoire d’amour (Scrap Story : Aruai no Monogatari)

1986 : La surprenante première génération des Matsui (Matsui Ichidai no Shogeki)

1989 : Plus facile qu’un baiser (Kiss Yori Kantan)

1990 : Prêt à tirer (Wareni Utsuyoi Ari - Ready to Shoot)

Slip fendu : adolescents en pleine puberté (Pantsu no Ona – Mukesode Mukenai
Ichigotachi)

1991 : Plus facile qu’un baiser 2 : la version perverse (Kii Yori Kantan 2 – Hyoryu Hen)

1992 : Les liaisons érotiques (Erotikku na Kankei)

Sosuke le cocu (Netorare Sosuke)

1993 : Singapore Sling

1995 : Endless Waltz

1997 : Coin de rue sans lendemain (Asu naki Machikado)

2004 : Un élevage parfait : intentions meurtrières (Kanzen naru shiiku : akai satsui)

Portrait intime d’un garçon de 17 ans (17-sai no fûkei - shônen wa nani o mita no
ka)

2007 : United Red Army

2010 : Kyatapirâ

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