Accueil > Critiques > Grand Central

Grand Central

de Rebecca Zlotowski (France, 2013) 1h34

mercredi 1er octobre 2014, par filparp

Elle a fait sensation au festival de Cannes dans la sélection « Un certain regard » , même si elle en est revenue sans grandes récompenses. Rebecca Zlotowski, trente trois ans, prix Louis-Delluc en 2010 pour Belle Épine, s’affirme cependant comme une réalisatrice de grande envergure. Direction d’acteur puissante, style naturaliste et romantique sa façon n’est pas sans rappeler Renoir, Pialat et le meilleur de Kechiche.

Elle s’attache dans Grand Central à mettre en parallèle la plongée dans deux univers souterrains.

Le premier, c’est celui des décontamineurs. Mercenaires du nucléaire, mal payés, peu reconnus, ils s’exposent à un péril d’autant plus redoutable qu’il n’est visible que sur les compteurs Geiger. Leur univers pourrait s’apparenter à celui du Salaire de la peur, mais sans spectaculaire et sans folklore. Recrutés sans concours et sans formation, vivant dans des mobil-homes à l’ombre des grandes tours de béton, ils vont d’une ville à l’autre dans une moderne transhumance industrielle.

Gary Manda (Tahar Rahim) est l’un d’entre eux. Petits boulots, pans de passé à oublier, il s’intègre vite dans l’équipe du très protecteur Olivier Gourmet (excellent), lequel est lui-même le subalterne hiérarchique d’une peu amène contremaître (Marie Berto, très crédible dans ce rôle difficile).

Le second univers, c’est celui de la passion amoureuse. La journée de labeur passée, Gary tombe sous le charme de Karole (Léa ­Seydoux, digne héritière ici de la Bernadette Lafont des grandes heures) une qui n’a pas froid aux yeux et respire la liberté rien que par ses mouvements (et sa plastique). Jouant l’apparence de la dépendance envers son époux, elle ne vit que pour l’amour qu’elle prend et donne librement.

La rencontre entre Gary et Karole, d’abord toute de petites touches romantiques, prend ensuite la forme d’une fuite, d’une évasion, d’un absolu en dehors du temps et des contraintes. L’île verdoyante, à la nature envoûtante (on pense souvent à la Partie de campagne de Renoir) dans laquelle ils vivent leur idylle fait évidemment pendant à l’univers déshumanisé des centrales.

Comme la contamination amoureuse correspond en miroir à la contamination radioactive. C’est d’ailleurs en fait la seule faiblesse du film, car ce parallèle là, pour être réalisé sans trop d’insistance, est un fil rouge un peu forcé. Et à y réfléchir, heureusement pour les amoureux du monde entier, assez peu exact.

Toni ( Denis Ménochet, émouvant sans mièvrerie), le mari de Karole, a vent des rumeurs qui courent, et commence à être rongé par les démons de la jalousie, même s’il a le désir intellectuel de respecter la volonté de liberté de Karole. Dans se monde où perdure une solidarité laborieuse due aux difficultés du métier, le moindre dérèglement a des conséquences multiples, et ce n’est évidemment pas fortuit que Gary Manda porte le nom du héros de Casque d’or, cette histoire d’amour total en milieu prolétaire.

Ce qu’il adviendra n’est pas à dévoiler ici, mais la menace de dégradation physique qui plane sur les éléments masculins du récit, de belles scènes d’onirisme érotique valent le détour. Quand d’autres , trop travaillées sur les flous et les longues focales, sont au bord du précipice de l’artificialité d’un Audiard, par exemple. Ce qui tire parfois le film vers la naïveté au lieu de le plonger dans un bain sensuel.

Mais ne serait-ce que pour l’idée de montrer ceux qui ruinent leur vie à assurer notre sécurité, pour son talent à raconter les relations de groupes, pour sa direction d’acteur, pour sa fidélité au meilleur du cinéma français, Rebecca Zlotowski mérite d’être regardée comme une de nos réalisatrices les plus prometteuses.

Et, malgré un scénario trop sage, Grand Central est un film physique sur l’amour, et pas un film sur l’amour physique. Ce qui le démarque de La vie d’Adèle de Kechiche, et en fait un film à voir absolument.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.