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un amour disparu

Une nouvelle d’Yvon Quiniou inspirée par le film 45 ans d’Andrex Haigh

samedi 20 février 2016, par Yvon Quiniou

Yvon Quiniou

Un amour disparu

Nouvelle inspirée par le film « 45 ans », d’A. Haigh

Souvenir, souvenir, que me veux-tu ?
Verlaine

Lundi

Ce lundi Hélen se réveilla pleine d’allégresse. Elle allait se consacrer toute la semaine à la préparation de la fête célébrant les cinquante ans de son mariage avec Johan. Elle adorait ce genre de cérémonie, dès lors qu’elle n’était pas purement conventionnelle. On s’y retrouvait entre proches parents et entre amis, on y renouait des liens perdus et une chaleur collective, fût-elle un peu artificielle, faisait oublier le temps qui avait passé et l’annonce de la mort qui s’approchait pour tous, qu’on faisait semblant d’oublier. Ou, plutôt, on l’oubliait réellement le temps de la fête, même si quelques absents, déjà, en témoignaient et nous la rappelaient fugitivement ; mais on ne s’y attardait pas et l’on était heureux d’être ensemble.
Elle descendit voir Johan, qui déjeunait souvent avant elle. Il était comme d’habitude un peu triste et mal rasé, ce qui accentuait l’impression lugubre que son visage et, plus largement, sa silhouette diffusaient depuis quelque temps. Elle ne l’en aimait pas moins, mais elle constatait que la vieillesse commençait à peser sur lui. Et c’est vrai qu’il la supportait mal, lui qui avait été si actif et si brillant dans ses fonctions professionnelles dans le passé. Non seulement il ressentait directement la fatigue de l’âge, mais sa baisse de vitalité se redoublait d’une espèce de fatigue au second degré, comme un léger état dépressif que suscitait en lui la conscience qu’il vieillissait et qui accentuait sa fatigue première.
Il buvait son café à petites lampées et Hélen, comme d’ordinaire, vint l’embrasser délicatement. « Cela va bien ? » lui demanda-t-elle, non seulement par habitude mais par un réel souci de l’homme qu’elle aimait et qu’elle aimait retrouver vivant chaque matin, après une nuit durant laquelle il avait disparu de sa conscience. Il répondit par quelques vagues mots, qui répercutaient non son indifférence à son égard, car il continuait lui aussi à l’aimer vraiment, apparemment, mais tout simplement sa lassitude intérieure. De plus, la semaine qui s’annonçait l’ennuyait d’avance. Il n’aimait pas les fêtes en général, n’y voyant qu’un code collectif artificiel, où les manifestations extérieures et obligées de l’affection remplacent l’amour réel, qui seul lui importait : « Comédie sociale » disait-il souvent à sa femme, qui n’osait pas le contredire pour ne pas le mettre en colère, tant l’âge l’avait rendu irritable sur de nombreux sujets qui les opposaient désormais, sans nuire à leur affection réciproque. La semaine qui venait ne l’enthousiasmait donc pas. Non seulement il y avait leur anniversaire de mariage, qu’il aurait préféré fêter dans l’intimité, mais il était précédé par une rencontre avec d’anciens camarades d’université qui avaient décidé de se retrouver chaque année pour manger et échanger en commun. Ce rite l’insupportait de plus en plus car il devait croiser des gens qu’il traitait volontiers d’abrutis et qu’il devrait faire semblant d’apprécier. Il hésitait donc à y aller.
Hélen était d’une humeur contraire. La vieillesse ne l’avait pas atteinte comme lui et elle gardait intégralement un caractère jovial, optimiste, ouvert aux autres et tolérant vis-à-vis de leurs défauts. Johan lui reprochait, de ce point de vue, une forme d’hypocrisie. En réalité, ce n’était pas vraiment le cas. Elle était simplement très sociable, recherchant le contact avec autrui et la chaleur relationnelle qu’elle y trouvait. Mais il est vrai que, extérieure pour une part à elle-même – elle était très extravertie – elle demeurait en partie extérieure aux autres, ne percevant pas leurs déficiences intérieures. Elle restait dans une espèce d’« entre-deux » : hors d’elle-même, hors des autres. Cela avait l’avantage de la rendre indulgente à tous et de se faire aimer d’eux sans problème. D’où le plaisir authentique qu’elle prenait aux diverses fêtes, familiales ou sociales, et à celle qui allait venir, malgré la réticence de Johan qui la décevait et la perturbait. Elle oublia cette déception en s’agitant toute la journée, donnant de multiples coups de téléphone pour préparer concrètement ce moment un peu magique à ses yeux.

Mardi

L’agitation de la veille l’avait tellement fatiguée qu’elle décida d’aller se promener dans la campagne d’alentour, loin du village auprès duquel ils habitaient. Elle adorait cette campagne anglaise : ses collines, ses bosquets encore verts malgré la saison, ses lointains qui faisaient deviner la mer, avec sa rumeur propre, au-delà de l’horizon, et ses canaux qui y menaient. Quand elle les parcourait, en barque avec Johan, ou toute seule en bateau, elle se plaisait à y contempler sa propre sérénité, que le doux mouvement de l’eau lui paraissait exprimer. Elle y voyait l’image d’une vie affective réussie, que rien jusqu’alors n’avait entamée. Elle avait aimé Johan d’emblée dans sa jeunesse, tant il était brillant et avait la capacité de séduire les étudiantes à l’université où ils poursuivaient ensemble leurs études. Et l’attrait avait été réciproque : ne lui avait-il pas dit un jour qu’elle était la « vamp » sexuelle de leur groupe et qu’il n’avait pas résisté à son attraction ? Le compliment était peut-être excessif, mais son expression, bien qu’un peu provocante, l’avait convaincue qu’il l’aimait, même s’il est clair que le désir ne garantit pas l’amour, et qu’ils pourraient faire leur vie ensemble. Bien qu’ils n’aient pas eu d’enfants, la suite avait confirmé cette première impression irrécusable : oui, ils s’aimaient et leur relation était faite pour durer. Sa manière d’être à elle, plus que la sienne d’ailleurs, davantage réservée, en témoignait. Elle était d’une douceur infinie, s’inquiétant de lui quotidiennement, surtout quand elle savait que son travail intellectuel, qu’il continuait, l’avait épuisé, et ne haussant jamais la voix si quelque chose l’avait heurté dans son attitude vis-à-vis d’elle. Cette douceur se laissait deviner d’emblée quand on la voyait : la régularité de ses traits, équilibrés et sans aspérités, la manifestait. Son regard aussi : une tranquillité et une profondeur tout à la fois, que n’agitait aucun mouvement d’irritation ou de colère trop visible. Et toutes ses émotions, quand elles arrivaient, qu’il s’agît de tendresse, de gaîté ou de tristesse, voire d’agacement, se trahissaient à peine dans son visage, comme si une pudeur naturelle lui interdisait de les exprimer trop vivement. Tout cela la rendait attachante, captivante et l’on comprenait que Johan en ait été d’emblée épris et l’ait choisie pour une vie à deux probablement définitive.
Pourtant, ce mardi matin, cette certitude d’une union apparemment sans histoire et dont elle n’aurait jamais imaginé qu’elle puisse finir, s’écroula. Quand elle rentra à la maison après sa promenade, le facteur venait de passer et une lettre étonnante était là, dont Hélen n’aurait jamais pu imaginer un seul instant le contenu. Johan, lui-même stupéfait la lui montra : on y apprenait officiellement qu’on venait de retrouver dans les Alpes suisses le corps d’une femme enfermé dans de la glace, au fond d’une crevasse, conservé intact par le froid, que les mouvements du glacier avaient fait réapparaître et l’on avait réussi à l’identifier. Il s’agissait en réalité de Karin, l’amour de jeunesse de Johan, dont il avait déjà parlé à sa femme, mais sans insister sur la force de ce qu’il avait éprouvé pour elle ni sur les détails de sa disparition. Il était incontestablement bouleversé et ne savait que dire à Hélen. Ainsi un fragment de son passé amoureux refaisait surface par-delà la mort et sous une forme que le temps n’avait pas détruit ni altéré. Il pourrait donc la revoir comme si c’était hier, morte, certes, mais avec sa beauté provisoirement inentamée, et d’emblée l’idée d’aller en Suisse pour la contempler une dernière fois avait germé en lui. Avec le pressentiment bizarre que, s’il la revoyait, la conscience de sa propre déchéance physique en serait renforcée par le spectacle d’un visage qui, lui, avait échappé aux altérations qui avaient affecté le sien. Tout en souhaitant ces brèves retrouvailles, il en avait aussi un peu honte par avance, comme s’il était indécent d’imposer à celle qu’il avait aimée un pareil spectacle dont pourtant elle ne pourrait se rendre compte. Et puis, il voyait bien que ce serait renforcer un peu plus cette intuition d’une durée irrésistible qui ne vous fait aucun cadeau, vous rapproche de la mort, et qui l’envahissait de plus en plus, même si par délicatesse il en parlait peu à Hélen. Tout cela était bien compliqué pour lui, et pourtant sa décision était prise, même s’il n’osait se l’avouer clairement : il ne pouvait refuser cette offrande miraculeuse que la vie lui offrait, il irait revoir Karin une dernière fois dans sa montagne enneigée, avant que son corps ne se décompose définitivement une fois que la glace qui l’enveloppait aurait fondu
Mais il y avait Hélen. Absorbé par son émotion et ses préoccupations, il l’avait oubliée et elle se rappela à lui avec une brusquerie qui ne lui était pas habituelle. Abandonnant le courrier et le jetant sur la table, elle s’en prit à lui : « Mais qu’est-ce que cela ? Pourquoi ne m’en as-tu jamais parlé ? Que signifie toute cette histoire ? » L’inquiétude l’emportait chez elle et non la seule curiosité. Elle sentait bien que quelque chose venait d’arriver qui pourrait déstabiliser leur couple et déchirer leur rêve quotidien qui durait depuis cinquante ans. De son côté, il hésitait à se confier de peur de la faire souffrir s’il allait jusqu’au bout de ses confessions. Pourtant il s’y essaya tant bien que mal. Il lui avait déjà avoué qu’il avait aimé avant elle et il n’était donc pas coupable de mensonge. Il ne supportait d’ailleurs pas le mensonge, qui lui paraissait pervertir à la racine les rapports humains. Et il lui avait bien indiqué que celle dont il avait été amoureux était morte, sans préciser comment. Pourquoi revenir sur les détails de sa disparition, dont le message qu’ils avaient reçu résumait l’essentiel ? N’était-ce pas s’enfoncer dans l’évocation d’un passé qui lui ferait du mal alors que rien, dans leur situation présente, n’allait de toute façon changer ? Pourquoi souffrir et se faire souffrir inutilement ?
Cependant, Hélen ne pouvait se satisfaire de ces non-dits qui laissaient libre cours à son imagination douloureuse. Elle continua de le harceler de questions qui trahissaient ce qui allait leur arriver dans les jours suivants : non point tant une mise au clair sereine de ce qui s’était passé avant qu’il l’eût connue et qui aurait résolu définitivement la situation, mais la poursuite par elle d’une interrogation maladive à l’égard de ce qu’il avait éprouvé pour cette femme, pourtant morte, et dont l’évocation allait prolongeait leur drame actuel. Bref, Hélen, cet être apparemment équilibré et qui n’avait jamais connu de remous affectifs considérables, se retrouvait dans la situation banale d’une femme amoureuse en proie à une crise de jalousie rétrospective. Car c’était bien de cela dont il allait être question les quelques jours suivants précédant leur anniversaire de mariage et qui allait compliquer sa célébration. On le sait : l’amour produit de la jalousie comme le microbe produit la maladie. Sauf que, dans ce cas, elle se précipitait dans la maladie comme si c’était la jouissance d’une souffrance qu’elle recherchait inconsciemment. Ou sa jalousie attisait-elle son amour et lui permettait-elle de l’éprouver davantage ? Ou encore, est-ce la douleur dans laquelle elle baignait brusquement qui l’attirait en raison de l’intensité de vie qu’elle comporte, comme une blessure nous fait sentir que nous existons ? Hélen était-elle, sans le savoir, à la recherche d’une vie émotive qui lui manquait, sous l’apparence d’être une femme comblée affectivement ?
Toujours est-il qu’elle se mit à délirer intérieurement et ce n’est pas la nuit qui la calma. Car elle se réveilla bientôt en entendant Johan quitter leur lit et monter bizarrement dans le grenier, où elle l’entendit déplacer des meubles anciens comme s’il cherchait quelque chose. Cela dura assez longtemps, suffisamment pour l’épuiser définitivement après la journée qu’elle avait connue et, après s’être résolue à percer ce mystère par la suite, elle s’endormit.

Mercredi.

Le lendemain elle résolut, pour se calmer et avant de demander conseil à sa meilleure amie, d’aller contempler à nouveau les paysages familiers de la campagne environnante qu’elle aimait tant. Elle prit le bateau qui faisait visiter les marais aux touristes à travers ces canaux qu’elle se plaisait toujours à parcourir. Par chance, le bateau était pratiquement vide ce matin-là et elle put profiter à loisir, dans le silence, de cette nature qui s’offrait à elle et qu’elle connaissait si bien. Sauf qu’elle la perçut d’une tout autre manière que d’habitude. Alors qu’elle y voyait régulièrement une image de son calme et de son bonheur, elle y ressentit une atmosphère de désolation qui la surprit. Dans ces terres où l’eau et le ciel se font face et se reflètent presque l’un l’autre, c’est cette indistinction qui l’étonna, dans laquelle l’identité des choses s’évanouit. Elle y retrouvait étrangement cette indétermination existentielle qui venait de l’assaillir depuis la nouvelle qu’elle avait apprise et qui bouleversait l’assurance d’elle-même qu’elle avait depuis qu’elle connaissait Johan, qu’elle se croyait aimé de lui et qui lui avait permis de s’aimer elle-même à un degré qu’elle n’avait jamais connu auparavant. Comme si l’amour que vous porte un être que l’on aime en retour, vous dotait d’une force d’exister et d’une confiance en vous que seule la mort pourrait éteindre. Or c’est bien le contraire qu’elle éprouvait désormais. Tout chancelait, le vide commençait à l’habiter et c’est cette désolation intérieure que le paysage alentour lui renvoyait, croyait-elle, alors qu’en réalité elle l’y projetait. Descendue du bateau, elle partit donc consulter son amie et, surtout, pour calmer son inquiétude, elle décida d’interroger davantage Johan sur ce qui s’était passé avant qu’ils se soient connus.
Son amie Béatrice s’apprêtait à partir au village en voiture. Hélen s’assit à côté d’elle et lui raconta ce qui s’était passé, sans pouvoir maîtriser totalement son émotion. Béatrice, la surprise passée, fut d’une extrême disponibilité face à son tourment qui devenait manifestement maladif. Elle l’approuva dans sa décision de questionner Johan pour qu’elle-même puisse être rassurée sur son rapport à son passé amoureux, lequel ne menaçait en rien leur vie actuelle lui rappella-t-elle. Surtout, elle insistât pour que la fête de leur anniversaire de mariage ait bien lieu : si une fêlure dans leur couple devait apparaître, il ne fallait pas que les autres en fussent au courant. Non seulement pour eux deux, car l’aveu public d’un désaccord de couple ne peut que l’aggraver, lui donnant une espèce de consistance supplémentaire, mais aussi pour tous ceux qui se réjouissaient d’une fête pareille, qui allait rassembler beaucoup de monde autour d’un bonheur partagé et qui semblait durable, échappant au triste destin des couples de notre époque dont le lot habituel était d’être voué à l’échec tant l’individualisme l’emportait sur la mise en commun des existences individuelles. Elle conseilla aussi à Hélen de faire pression sur lui pour qu’il participe à sa réunion d’anciens camarades car, observa-t-elle, cela le sortirait de lui-même et l’inciterait à se mobiliser pour son anniversaire de mariage.
Quand elle rentra chez elle, Johan ne fut guère plus loquace que la veille, dans un premier temps. Cependant il consentit à lui dire qu’il avait vraiment aimé cette femme, qu’ils s’entendaient parfaitement, qu’ils avaient les mêmes intérêts de vie. C’est ainsi que, parmi tant d’affinités, ils aimaient tous les deux la marche en montagne et qu’ils y trouvaient une intimité qui les ravissait. Ensemble ils partaient admirer les sommets enneigés qu’ils savaient ne pas pouvoir atteindre, mais qui les faisaient rêver comme s’il s’agissait là d’une perfection que l’homme pouvait au moins imaginer puisque la nature leur en donnait un indice visible. Et ils aimaient tous deux ces randonnées épuisantes, que seuls des arrêts provisoires pour boire une eau rafraîchissante allégeaient, avant qu’ils ne s’arrêtent longuement à un col qu’ils avaient cru inaccessible et d’où ils pouvaient contempler, quand le temps s’y prêtait, des lointains embrumés par la chaleur de l’été. Quand il en parlait ainsi, oubliant sa réserve première, Hélen s’aperçut douloureusement qu’une émotion inouïe remontait en lui, sans qu’il en eu vraiment conscience. Sa jalousie en fût aiguisée et la laissa tremblante. Elle décida d’arrêter là son supplice. Le soir était arrivé et, après avoir mangé silencieusement avec lui, toute à sa douleur intime, elle montât se coucher et cru pouvoir s’endormir aussitôt auprès de lui.
Ce ne fût pas le cas. Il était monté une nouvelle fois au grenier et faisait un bruit qui la tenait éveillée. Elle ne pût s’empêcher d’aller l’y rejoindre et elle le vit en train de déballer, sorties de vieilles valises laissées là, des lettres et surtout des photos datant de ce passé amoureux sur lequel il avait été longtemps silencieux, comme s’il l’avait oublié. En réalité, à le voir contempler ces vestiges d’un ancien passé qu’elle avait cru aboli pour lui, il n’en était rien. Il était tout excité, indifférent à sa présence, et il s’absorbait dans des souvenirs que ces documents réveillaient en lui et qui le brûlaient d’une chaleur nouvelle, à laquelle il ne s’était pas attendu. A le voir ainsi, Hélen sentit sa jalousie se raviver d’une manière intolérable, et une bouffée de souffrance lui remontât à nouveau à la conscience. Elle préféra s’éclipser et remettre au lendemain de plus amples explications sur ce que ce grenier contenait de si fascinant pour lui. Décidément, se dit-elle, elle était plus fragile en amour qu’elle ne l’avait cru ; mais c’était précisément cet amour réussi jusqu’alors qui lui avait procuré cette illusion qui, comme beaucoup d’illusions, sont destinées à périr au fil des aléas de la vie, même ou surtout quand l’affectivité amoureuse les porte. Elle prit un somnifère pour se calmer et s’endormir plus facilement.

Jeudi

Sitôt levée, elle profita de ce que Johan était sorti faire des courses pour monter au grenier. Elle se précipita sur les documents qu’il avait laissés en vrac et, spécialement, sur les photos anciennes de Karine, jaunies par le temps mais où sa silhouette et son visage étaient clairement identifiables. C’était effectivement une jolie femme mais, alors qu’elle aurait dû arrêter cette contemplation qui ne menait à rien, elle se retrouvait fascinée et violentée, tout à la fois, par ce qu’elle voyait, comme si la souffrance amoureuse qu’elle en éprouvait la laissait sans autre réaction que celle de se plonger dans cette souffrance morbide et hallucinatoire. L’image de la rivale, dans toute sa jeunesse il est vrai, la saisissait comme si elle eût été encore vivante et elle faisait l’expérience du poids de réalité qu’un fantasme peut comporter et donner à un vestige du passé. Elle s’arrêtât un moment pour tenter d’y réfléchir mais elle ne le put. Elle décida de parler à nouveau à son amie et se replongea dans le spectacle de ce passé qui venait frapper violemment à sa porte, brisant cette intimité affective qu’elle avait patiemment tissée avec Johan, à la manière d’un vent violent qui pouvait tout faire basculer puisque son mari lui avait menti, au moins par omission, sur l’importance de cette première expérience. Pourrait-elle encore le croire quand il disait l’aimer comme jamais il n’avait aimé ?
Elle revint aux photos car les quelques lettres qu’elle avait parcourues et les aveux qu’elle y avait rapidement devinés avaient moins de réalité pour elle que le spectacle direct de cette femme pourtant disparue, mais que la photo faisait revivre. On la voyait de face, toute seule, ou encore de côté, marchant sur un chemin de montagne qu’elle devait parcourir avec lui et respirant dans tous les cas le bonheur. Celui-ci n’a pas besoin d’être photographié d’une manière particulière pour qu’il irradie d’emblée une simple image qui le reflète. Ou alors, était-ce elle qui lui donnait une intensité excessive pour fournir un aliment supplémentaire à sa jalousie ? De toute façon, celle-ci eut de quoi la brûler à nouveau quand elle aperçut un détail qui la bouleversa et qu’elle n’avait pas saisi d’emblée en regardant la silhouette de Karin : elle était enceinte. Elle était donc morte en portant dans son ventre un enfant de Johan ! Mais ce n’était pas la mort de cet enfant qui lui importait, mais bien le fait qu’il ait été celui de son mari avec qui elle n’avait pas eu l’équivalent. Ils en avaient pourtant envisagé l’éventualité à plusieurs reprises, mais, suite à quelques difficultés qu’ils avaient rencontrés dans ce projet et avançant ensuite des raisons d’indisponibilité pour une expérience parentale qui pouvait le gêner dans son activité intellectuelle intense, il avait refusé définitivement et elle s’en était accommodée, sans pouvoir lui en vouloir vraiment tant elle l’aimait. Or tout cela venait de s’écrouler car il avait bien été capable de souhaiter un enfant de la femme qui l’avait précédée et de le faire ! Un sentiment d’humiliation la saisit et la torture de la jalousie la repris, avec ses doutes incessants et multiples : pourquoi avait-il accepté d’avoir un enfant de Karin et pas d’elle ? L’avait-il aimée davantage ? Cet enfant qu’il lui avait refusé lui aurait-il rappelé celui qu’il aurait pu avoir autrefois et qui gisait mort dans le ventre de cette femme aimée ? Ou même, sans le lui dire, restait-il fixé sur elle amoureusement au point de lui réserver définitivement, dans son imaginaire affectif, le privilège d’un désir d’enfantement qui est le plus fort témoignage de l’existence d’un amour ? Restait-il enfermé dans le souvenir d’une passion ancienne qui ne passe pas malgré les années enfuies, tel une hantise définitive ? Ces questions sans réponse actuelle se bousculaient dans l’esprit d’Hélen et elle se résolut à en parler à Johan, sans être sûre désormais qu’il lui apporterait la vraie réponse qui la calmerait.
Elle alla revoir son amie Béatrice, qu’elle était sûre de ne pas agacer par cette nouvelle visite. Leur amitié était ancienne, suffisamment profonde pour supporter cette aide qu’elle allait à nouveau lui demander, et elle avait été le témoin constant de son entente avec Johan. Elle était fine, disponible pour les échanges psychologiques et elle sentait bien les sentiments qui agitaient les autres, fût-ce à leur insu. De plus, sans être très proche de Johan dont elle n’aimait pas en particulier les idées politiques, trop à gauche pour elle, elle le respectait et elle n’aurait qu’une idée : les aider à sortir de cette mauvaise passe. Le soleil illuminait sa maison, un cottage plein de charme, il faisait doux, et elles choisirent de rester dans le jardin pour échanger plus facilement, à l’écart de la présence de son propre mari. Ce que Béatrice apprit de la situation dans laquelle s’était trouvé Johan autrefois et de son refus ensuite d’avoir un enfant d’Hélen la remuât profondément et elle souffrit de la douleur de son amie, qui commençait à marquer ses traits et troublait son regard si paisible et limpide d’habitude. Celle-ci s’était d’abord apaisée en sa présence et dans cet environnement calme, propice aux confidences. Mais au fur et à mesure qu’elle racontait ce qui venait de lui arriver, elle s’échauffa, l’inquiétude la reprit et surtout une colère l’envahit qu’elle n’avait pas connue jusqu’alors, comme si la parole libérait aussi ses affects. « Pourquoi ne m’a-t-il rien dit de tout cela ? » se lamentait-elle désespérément, sans la moindre retenue. « Et pourquoi cette violente fascination chez lui pour son passé, qui paraissait annuler le présent ? Dois-je en déduire que notre vie amoureuse n’aura été qu’un mensonge ? ». Béatrice tenta de la calmer : « Ce n’était sans doute qu’un réveil de sa mémoire amoureuse, d’autant plus intense qu’il intervenait brusquement, une espèce de bouffée délirante qui devait disparaître d’elle-même ». « Sur le fond, ce qui lui arrive ne remet pas en cause ce que vous avez connu depuis, ajouta-t-elle, parle-lui en ainsi et, surtout, convainc-le de fêter vos cinquante ans de mariage » insista-t-elle. « Cela peut le changer », une émotion forte pouvant effacer l’autre et le ramener à l’essentiel.
Il y avait du vrai dans les remarques et les conseils de son amie, se dit-elle en rentrant chez elle et elle se promit de les mettre en pratique. Elle y retrouva Johan et voulut en avoir le cœur net. Elle s’assit en face de lui, à la fois demandeuse d’explications, accusatrice et manifestement toujours aimante. Il lui raconta alors très simplement cet amour de jeunesse, qui avait été très fort. S’il ne lui en avait pas parlé davantage, c’était pour ne pas la blesser et la faire souffrir par le souvenir d’un épisode de sa vie amoureuse désormais aboli, sans importance donc, et dont l’évocation précise n’aurait pu qu’empoisonner leurs rapports. « C’est vrai qu’elle a beaucoup compté pour moi, mais depuis c’est toi qui importe » précisa-t-il. Elle aurait pu se satisfaire de cette réponse. Mais sa jalousie rétrospective l’emporta, avec le goût du malheur qui la porte, à moins que, plus banalement, ce ne fût l’utopie naïve d’une demande désespérée de réassurance quant à son amour pour elle. « Si tu avais dû l’épouser, l’aurais-tu fait ? » demanda-t-elle finalement dans une rage irraisonnée de savoir. Car si c’était le cas, cela impliquait qu’ils auraient pu ne pas s’aimer et se marier. « Oui » dit-il, sans se rendre compte que cela signifiait qu’elle arrivait en second et que les circonstances seules faisaient que c’est elle qu’il avait choisie.
Elle sortit de cet entretien abattue, ruminant ses propos jusqu’au repas du soir, sans y voir d’éclaircie pour leur couple. Mais elle se rappela les propos de son amie. Après le repas, sans reprendre la discussion avec Johan, elle lui conseilla d’aller à sa réunion amicale et de décider ensuite s’ils célèbreraient malgré tout leurs cinquante ans de mariage le samedi. Elle, elle y était décidée malgré le désespoir qui l’habitait, et elle ferait comme l’évènement devait avoir lieu. Le lendemain, elle se consacrerait donc aux préparatifs de la fête. « Advienne que pourra » dit-elle d’un ton désabusé, « on en reparlera demain soir ». Par contre, elle exigea qu’il fît un retour sur soi et clarifie leurs rapports affectifs. « Est-ce trop te demander ? » ajouta-t-elle, presque suppliante. Il répondit que non, il lui promit de le faire mais il précisa que, lui-même ébranlé par leur situation, il en était incapable ce jour. Ils en parleraient plus sereinement le lendemain. « Fais-moi confiance » ajouta-t-il, ce qui la soulagea un peu comme si une lueur éclairait enfin la nuit qui l’habitait. Ils allèrent se coucher mais quelque temps après, il ne put s’empêcher de remonter au grenier. Elle le laissa faire et ne l’y suivit pas. Et l’angoisse à nouveau l’envahit.
Vendredi

Toute sa journée elle s’occupa de la préparation de la fête, espérant que ce ne serait pas en vain. Elle alla voir la salle où tout le monde devait se réunir, composa avec un traiteur le menu du dîner, songea à se trouver une robe qui la mettrait en valeur et ferait oublier la fatigue que son visage laissait désormais deviner, comme si une vague de vieillesse l’avait brusquement abîmé Toute cette agitation la divertit, tant elle aimait se préparer à une fête quelconque et elle en oublia même provisoirement son malheur actuel.
Quand elle rentra chez elle, Johan était revenu du repas amical auquel il avait décidé de se rendre. Et comme c’était prévisible, il était en colère. Décidément, il n’aimait pas ces retrouvailles superficielles où l’on fait semblant de continuer à s’entendre alors que les personnalités des uns et des autres ont changé et que les divergences se sont creusées. Il s’en prit même à l’un de ses anciens amis qui, engagé à l’extrême-gauche dans sa jeunesse, travaillait désormais dans le monde de la finance sans le moindre remords. Lui, au moins, était resté de conviction communiste et il avait du mal à pardonner aux autres l’abandon de leurs convictions généreuses de jeunesse, ce qui l’entraînait à des polémiques verbales avec eux, désagréables, voire épuisantes. Et puis il y avait le spectacle du vieillissement chez certains d’entre eux qui en faisaient, dit-il ironiquement, de « vieux croûtons » sans intérêt. Non décidément, il ne renouvellerait pas cette expérience. Hélen le laissa dire, sans oser lui signaler que les autres avaient pu s’apercevoir qu’il avait lui aussi vieilli ! Mais sa mansuétude naturelle était telle qu’elle passait sur ces attitudes de son mari, qui témoignaient plutôt d’une forme d’authenticité dans ses rapports aux autres. Et elle admirait même le courage qu’il avait de manifester inopinément ou sans prudence son engagement idéologique constant et lui pardonnait ses excès de langage, comme quand il avait traité un jour, injustement, son amie de fasciste ! Elle y pensait en l’écoutant, sans l’interrompre, car elle constatait que cette journée l’avait distrait de sa préoccupation amoureuse et, comme elle, de leur problème de couple. Mais elle prit conscience brusquement qu’il fallait enfin en parler franchement et prendre une décision pour le lendemain. Elle le lui rappela.
Sa réaction fut surprenante et, finalement, apaisante. Revenant sur son amour ancien, il se contenta dans un premier temps de lui raconter les détails de la disparition d’Hélen, comme s’il voulait fuir le fond de la nouvelle situation qui était la leur. Elle était loin devant lui sur un sentier, badinant avec le guide qui les accompagnait. Retardé un instant par le spectacle du glacier qui était devant lui, il accéléra le pas pour les rejoindre et, au détour du chemin, il aperçut le guide tout seul, désemparé : elle avait disparu dans une profonde crevasse au-dessus de laquelle elle s’était penchée et il avait été impossible, par la suite, d’aller l’y rechercher. « Voilà tout, dit Johan au bord des larmes. Quant au reste, je t’en ai parlé l’autre jour et je t’ai expliqué mon silence. Mais un nouvel amour peut en chasser un autre, crois-moi, et il inutile de vouloir les comparer. Penses-tu que si, dans un dialogue imaginaire et impossible, je disais à Karin que je te préfère à elle, elle n’en souffrirait pas comme toi tu souffres aujourd’hui à la seule évocation morbide d’hypothèses et de comparaisons qu’on ne peut vérifier ? ». Il y eut un silence, moins pesant que ce qu’on aurait pu croire. Il lui confia alors qu’il avait eu un besoin irrépressible de se replonger dans cette histoire lointaine. « Si l’on ne se rappelle pas de son passé, il se rappelle à vous, précisa-t-il. S’en rappeler est une manière de l’évacuer ». Et il ajouta : « La fête aura lieu. J’y serai et je parlerai de nous, de toi et de moi. Attends ce moment, fais-moi confiance. Tu me connais : je ne suis jamais dans la comédie sociale des sentiments ». Elle le regarda, un peu stupéfaite et ne put s’empêcher d’esquisser un sourire, qui éclaira aussi le bleu de ses yeux fixés sur lui.

Samedi

Lorsque la fête commença, toutes les lumières s’étaient allumées et les derniers arrivants se pressèrent pour s’installer à leur table. La salle était magnifique, les présents avaient tous pris un grand soin de leur tenue et le repas s‘annonçait délicieux, comme Hélen l’avait voulu. Mais avant de prendre place à côté de Johan, elle avait tenu à vérifier si le teint de son visage n’avait pas été trop abîmé par les récents évènements qui leur étaient arrivés. Une crème spéciale lui avait permis de restaurer un peu l’éclat de ses traits de jeunesse, malgré son âge. Johan, lui, s’était rasé avec soin et il avait retrouvé la beauté de l’homme qui l’avait séduite il y avait tant de temps. Assez grand, noble d’allure, le regard éveillé, respirant l’intelligence, portant un complet qu’il ne portait pas souvent, avec même une cravate inédite, il avait à nouveau le charme qui faisait son succès auprès des femmes autrefois et qui l’avait elle-même immédiatement conquise. Hélen était à nouveau pleinement amoureuse, comme si les incidents récents, qui avaient ébranlé sa confiance en lui et en elle, n’avaient pas existé. Mais qu’en était-il de son côté ?
La soirée avança comme les soirées festives de ce genre, avec leur brouhaha habituel et leurs échanges un peu banals, mais authentiques à leur manière dans ce genre de situation et réellement chaleureux. Vint enfin le moment terminal du bal que Johan et Hélen devaient ouvrir tout seuls, devant un parterre de spectateurs attentifs à ce qui allait se passer. Ils se lancèrent donc. Ils dansaient très bien tous les deux, avec souplesse et élégance, et Johan retrouvait chez Hélen la seule femme avec qui il se soit si bien accordé pour danser, lui la dirigeant doucement, elle se laissant guider sans difficulté et s’accordant à ses improvisations. A tel point que, à un moment, alors qu’ils dansaient un slow, il entreprit de la faire tourner autour de lui comme si c’était un rock et elle le suivit sans problème, avec sa grâce à elle. Des admiratifs se firent entendre et ils se sourirent comme s’ils avaient accompli un exploit qui effaçait leur âge. Cela décida tous les convives à se mêler à eux, à entrer dans la danse, et ce fut le commencement d’un bal collectif merveilleux, où les femmes et les hommes, resplendissant d’allégresse, montrèrent un enthousiasme physique dont ils ne se croyaient plus capables, sans cesser d’être légers et raffinés dans leurs mouvements de danse.
Vint le moment où tous s’arrêtèrent parce qu’il fallait donner au couple le soin de parler de cette soirée qui n’était pas anodine, avant qu’elle ne se terminât : on fêtait un anniversaire de cinquante ans de mariage ! C’était à Johan de prendre la parole et d’en exprimer la signification à ses yeux et pour tous ceux qui avaient acceptés d’être là afin de leur témoigner leur affection. Il aurait pu tenir un discours général et un peu convenu concernant ce type d’évènement. Ce ne fut pas le cas : non seulement parce que cela ne correspondait pas à son tempérament, mais parce qu’il se devait de dire publiquement à Hélen ce qu’il éprouvait pour elle et résoudre enfin la crise qu’ils venaient de traverser. Il se tourna donc vers elle, oubliant un peu son auditoire : « Chère Hélen, nous voici à l’issue d’un parcours de cinquante ans de mariage. Il aurait pu signifier un épuisement ou une fin, quelles qu’en fussent les causes. Eh bien, c’est le contraire qui se passe pour moi et au fond de moi. C’est l’assurance renouvelée que tout va exister comme avant. Mon amour continue, indéfectible, et s’il me fallait choisir une femme parmi toutes celles qui m’ont attiré, c’est toi finalement que je choisirais. Je t’aime, tout simplement, et pour toujours ». L’auditoire fut saisi par ce discours, d’autant plus que Johan, peu habitué à verser des larmes, se mit à pleurer discrètement mais visiblement, lui cet homme si pudique qui exposait rarement aux autres ses émotions. Après un moment d’hésitation car tous étaient plus ou moins concernés, directement ou indirectement, par cette déclaration d’amour, les applaudissements jaillirent.
Hélen en fut bouleversée. Elle était enfin réconfortée, mais sans y croire vraiment tant elle avait été rongée plusieurs jours par le doute. Elle s’éclipsa et se rendit aux toilettes. Elle y essuya ses larmes à elle, dont peu s’étaient aperçu, et se regarda dans la glace qui était là. Elle y vit un visage épuisé mais apaisé, comme si ce qu’elle venait de connaître, ainsi que le passé de Johan, avait disparu. Comme si…

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