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La superbe complexité de Desplechin

vendredi 16 juin 2017, par Yvon Quiniou


Décidément, les amoureux du cinéma, dont je suis, ont de la chance ces temps-ci : après ou avant le Doillon, le Garrel et le Ozon, voici un autre grand film, celui de Desplechin, Les fantômes d’Ismaël. Je n’entends ici pas le présenter exhaustivement, mais souligner quelques uns de ses intérêts remarquables, que je n’ai pu, hélas, faire remarquer à son auteur dans un débat public récent, faute d’être disponible.
D’abord, il y a la question de l’amour, de son essence ou de son identité quand il est confronté à la pluralité, au moins successive (contrairement à ce qui se passe dans le film de Garrel, où c’est l’adultère qui est en jeu) : voici un homme qui a aimé et a été aimé par deux femmes, dont l’une a disparu et paraît être morte, alors que l’autre est là, et qu’il aime, oubliant la première qui revient.inopinément. Comment faire pour être en paix avec soi-même dans le registre amoureux, c’est-à-dire oublier le passé, être fidèle au présent et résister à la jalousie ?

Ensuite, il y a la question complexe qui est au cœur du film, peut-être la plus importante : celle d’un cinéaste tourmenté, incarné superbement par Almaric, qui écrit le scénario d’un film dans lequel il projette, pour une part, sa vie réelle personnelle, tout en la transposant, et que le film nous restitue imaginairement. D’où un jeu de reflets où l’on pourrait se perdre, mais qui ne fait que refléter les fantasmes, en l’occurrence les fantômes personnels d’Ismaël, que la version longue du film, la meilleure, nous présente dans toute sa richesse, de l’amour proprement dit et sa profondeur à la relation filiale et ses complications familiales. Là où la version courte, imposée par les producteurs, se terminait dans une espèce de confusion fantastique, la version longue déploie avec une belle limpidité toutes les palettes des hantises de Desplechin, à travers celles de son personnage, complétant sans artifice son portrait. Et qui pourrait se dire totalement étranger à ces hantises ?

Il y a aussi le problème que pose l’engagement absolu d’un créateur dans son œuvre – comme chez Doillon parlant de Rodin – avec ses souffrances propres et ses dérèglements de vie. Comment créer sans travailler jusqu’à plus soif – Almaric fonctionne à l’alcool – « encore, et encore » est-il dit, sans risquer de s’y perdre et d’y perdre les autres ?

Enfin, il y a une question cruciale, qui revient à la question de l’amour : celle que pose la présence d’une forte personnalité dans un couple qui s’aime pourtant – en l’occurrence, celle d’Almaric, le cinéaste, dont l’individualité omniprésente peut à la fois séduire et oppresser, vampiriser l’autre, au point de faire fuir celle qui l’aime pourtant et qu’il aime, ou de susciter la tentation de la fuite – sachant, et le film le dit très bien, que l’on ne fuit que celui ou celle qu’on aime.. Pourtant, ce qu’on retiendra au final, c’est que l’amour résout ses contradictions par sa force même et le couple réussi, formé par Ismaël et Sylvia, l’astrophysicienne, se retrouve tout à la fin en train de contempler silencieusement un ciel étoilé, lequel est comme le témoin de la réussite de leur belle aventure, que la venue d’un enfant viendra parachever.

Ce film manifeste ainsi la richesse d’inspiration de Desplechin, un des cinéastes les plus originaux de sa génération : à la fois sensible, émotif et émouvant, extrêmement réceptif aux affects, à la psychologie parfois houleuse des relations subjectives, sexualité comprise, et capable de restituer une trame narrative compliquée avec une grande intelligence.

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