Accueil > Panoramas > Panorama du cinéma chinois

Panorama du cinéma chinois

mercredi 5 octobre 2011, par maro

A bien des égards, la tirade shakespearienne “To be or not to be” peut apparaître comme le parangon de notre esprit occidental, basé depuis les Grecs sur la référence à l’homme, l’opposition binaire et une division nette entre l’espace et le temps. A l’inverse, la culture chinoise propose du Monde une synthèse où « l’homme est le centre d’un ensemble infini non anthropomorphique »(*).

Notre écriture se satisfait pleinement de sa trentaine de lettres et de son aspect utilitaire alors que la calligraphie chinoise combine à la fois sens et esthétique, trace et mouvement. Quand nos grands peintres recouvrent leur toile de peinture, un artiste chinois cherche à remplir la feuille... de vide, élément majeur de son dessin. Cet héritage culturel, longtemps confiné, diffuse depuis peu dans le cinéma en redéfinissant d’autres règles de narration, de rythme, de délimitation du champ de l’image, de succession des plans.

En Europe, des cinéastes comme Antonioni, Resnais ou Bresson cherchaient déjà dans cette direction et l’univers mondialisé des jeux vidéos, des dessins animés ou des mangas nous rapproche désormais chaque jour davantage des cultures asiatiques (on peut d’ailleurs se demander qui a fait le plus de chemin) : le cinéma chinois va nous être de plus en plus accessible.

1/ Le cinéma chinois « continental »

Août 1896 : le cinéma débarque en Chine dans les valises des frères Lumière mais le premier film chinois, « La montagne Dingjun » tiré d’un opéra traditionnel filmé en plans fixes, date de 1905. La révolution de Sun Yat-sen en 1911 marque la fin de l’Empire du Milieu et fait entrer le pays dans une ère nouvelle. Pour mieux se repérer, l’usage a découpé l’histoire du cinéma chinois en générations successives, mais cette classification temporelle a perdu de sa pertinence depuis la récente explosion artistique.

La première génération correspond à l’époque du cinéma muet ; elle est basée essentiellement dans la très cosmopolite ville de Shanghai (et aussi Canton après 1923, surtout dans le domaine de la comédie populaire) sur le modèle d’un petit Hollywood, rappelons les seuls noms du réalisateur Zhang Si-chuan (qui a tourné entre 1913 et 1953) et de l’actrice Ruan Ling-yu (la Greta Garbo chinoise, morte suicidée après une campagne de presse diffamatoire en 1935 et qu’incarne Maggie Cheung dans « Center Stage » de Stanley Kwan, 1991).

La deuxième génération est contemporaine de l’avènement du parlant (après 1936 en Chine). Placé sous influence artistique américaine et allemande, ce cinéma aborde des thèmes plus sociaux avant de revenir aux baishi pian et aux guzhuang pian (films historiques et en costumes). Après l’invasion japonaise et la prise de Shangaï en 1938, nombre de professionnels se replient sur Hong-Kong qui va devenir un autre important centre de production. Après guerre, « Le fleuve coule vers l’Est » de Cai Chu-sheng et Zeng Jun-li, (1947), qui dépeint les luttes du peuple chinois contre le joug nippon, remporte un immense succès, puis Fei Mu réalise « Le printemps dans une petite ville » peu avant que Mao Tsé-toung n’achève sa prise du pouvoir en 1949.

La troisième génération, celle de l’après Révolution, s’inscrit dans le modèle soviétique d’une industrie d’Etat, encadrée politiquement et esthétiquement, exaltant le patriotisme et le réalisme socialiste. Les films antérieurs à 1949, les productions hollywoodiennes et hongkongaises sont interdits par la censure. Un cinéma d’animation se développe, s’appuyant sur les techniques traditionnelles d’ombres chinoises, de marionnettes et de peinture alors qu’une académie du cinéma ouvre en 1956 à Pékin. Le cinéaste Xie Jin (« Le Détachement Féminin Rouge », 1960, « Le Grand Li, le Petit Li et le Vieux Li », 1962, « Sœurs de scène », 1965) devient la figure de proue de cet art que la multiplication des lieux de projection rend très populaire dans tout le pays. Le schisme avec Moscou (1960) renferme la production chinoise sur elle-même avant que la Révolution culturelle et ses prolongements (1966-1976) ne l’asphyxie totalement. Les réalisateurs sont arrêtés, battus, déportés... Dénoncés comme contre-révolutionnaires, le père et la mère du cinéaste Xie Jin se suicident et lui-même, accusé de "confucianisme", doit nettoyer les sols et les toilettes des studios de Shanghaï. Aucun film ne sera produit entre 1967 et 1969.

Très étroitement surveillée par Jiang Qing, épouse de Mao et ancienne actrice, la quatrième génération, dite génération sacrifiée (Xie Fei, Ni Zhen, Wu Tian-ming), se contentera d’œuvres intimistes mineures mais permettra par son enseignement et la réouverture de l’Académie de Cinéma de Pékin (1978) l’avènement des premiers réalisateurs chinois mondialement connus.

Cette cinquième génération est donc issue de l’Académie de Pékin. Formés à la cinéphilie occidentale (Bergman, Truffaut, Bresson), suspects aux yeux des autorités, ces cinéastes vont commencer par s’inspirer du quotidien, intégrant des éléments visuels traditionnels (sujets ruraux, cadres naturels évoquant la peinture...) mais en y ajoutant une sensualité et une esthétique totalement innovante. La promotion 1982 est la plus célèbre et doit beaucoup à Wu Tian-ming, devenu directeur des studios de Xi’an :

* Chen Kaige : « La terre jaune » (1984), « La grande parade » (1985), « Le Roi des enfants » (1987), « Adieu ma concubine » (Palme d’Or à Cannes en 1993), « Vivre ! » (1994)

* Zhang Yi-mou : « Le sorgho rouge », (Ours d’Or à Berlin, 1987), « Judou » (1989), « Epouses et concubines » (1991), « Qiu Ju, une femme chinoise » (Lion d’Or à Venise, 1992)

* Tian Zhuang-zhuang, moins connu, paie de 7 ans d’interdiction de filmer la projection à Cannes de son « Cerf-volant bleu » (1993) dont la censure a accepté le scénario, mais pas le montage !

S’enracinant dans la tradition par besoin d’exorciser la Révolution Culturelle (Chen Kaige et Tian Zhuang-zhuang furent Gardes Rouges et durent dénoncer leur propre père) mais également désireux de s’affranchir du réalisme socialiste et du carcan moral qui plombaient la société chinoise, ces cinéastes développent des aspects charnels ou panthéistes qui heurtent la censure. Manifeste de ce mouvement, « Terre jaune » de Chen Kaige, avec Zhang Yimou comme chef opérateur, fait sensation au Festival de Hong-Kong en 1985 (et m’avait conquis lors du festival des Trois Continents qui suivait). Gu, jeune soldat envoyé par le Parti étudier les chants populaires dans une province reculée, plein de sa foi révolutionnaire en des lendemains radieux, se dévoile en fait incapable de mettre en pratique son discours progressiste. A la fin, l’héroïne Cuiqiao s’enfuit sur sa barque en chantant "Le Parti communiste nous sauvera tous" juste avant d’être engloutie par le Fleuve Jaune !

C’est donc par des coproductions (avec Hong-Kong et Taïwan au début) et des récompenses dans les festivals internationaux que ces réalisateurs trouvent leur reconnaissance ; l’actrice Gong Li devient une star mondiale mais ces succès se paient bientôt d’un affadissement et d’un enfermement académique dans la recherche de la « belle image ».

Discrets au moment de Tienanmen, ces réalisateurs, brutalement décriés par la même critique européenne qui les avait encensés, sont devenus, bon gré, mal gré, représentants d’un cinéma officiel et de prestige :

* Chen Kaige tourne La Jeune Maîtresse (1996, non distribué en France) avant de s’enfoncer dans un projet mégalomaniaque : « L’Empereur et l’Assassin » (1998)

* Zhang Yi-mou a réalisé un film noir à la sauce chinoise, « Shangai Triad » (1995), quelques mélos et des films plus esthétisants qu’historiques (« Héros », « Le Secret des poignards volants » en 2004). Il s’en explique ainsi : "Je veux faire des films pour mes concitoyens. Des films que les gens ont envie d’aller voir".

De son côté, Wu Tian-ming réalise "Le Roi des masques en 1996 avant de s’exiler aux Etats-Unis.

Les évènements de Tienanmen (1989) et leur répression font basculer vers la sixième génération , entité fourre-tout unie par un style qui se situe aux antipodes de la précédente : réalisme documentaire, esthétique brute (son direct, image sans apprêt, caméra à l’épaule) et inspiration tirée de la vie des jeunes urbains, abordant des thèmes comme le chômage, la prostitution, la criminalité, l’individualisme ou la perte des repères. Besoin de filmer la vie telle qu’elle est, sans attendre ou même demander les autorisations, ce cinéma se situe davantage dans le témoignage social que dans une contestation structurée du système politique en place.

Parmi les précurseurs, citons :

* Zhang Yuan : de « Mama » (1990) jusqu’au beaucoup plus conventionnel « Les petites fleurs rouges » (2006)

* Nin Ying : « Zhao Le, jouer pour le plaisir » (1992)

* Wang Xiao-shuai : « The Days » (1993), « Beijing Bicycle » (2001)

* Jiang Wen, auparavant comédien qui réalise « Des Jours éblouissants » (1994) puis « Les Démons à ma porte » (Grand Prix du Jury à Cannes, 2000), vision iconoclaste de la résistance chinoise à l’envahisseur japonais, présentée à Cannes sans autorisation officielle

D’autres réalisateurs tels Zhou Xiao-wen (« Ermo », 1994) voire Lui Jie (« Le dernier voyage du Juge Feng », 2007) ou issus des innovateurs mais revenus par le choix de thèmes moins urbains et une mise en scène plus souple dans le prolongement de la cinquième génération comme Lou Ye (« Suzhou River », 2000, « Summer Palace », 2006), troublent la logique chronologique qui prévalait jusque là.

L’économie de marché et l’explosion économique chinoise continuent de déstructurer le tissu social en démultipliant les inégalités, génèrant un cinéma de l’urgence plein d’une énergie sauvage et qui profite de la technologie numérique moins contraignante pour tourner en marge des autorités. Si la censure a fortement changé de nature, l’accès aux salles chinoises reste conditionné à la présence d’au moins un studio officiellement reconnu par le gouvernement et les scénarios font toujours l’objet de tractations alambiquées. D’un foisonnement d’oeuvres abreuvées par internet et les DVD pirates, les films suivants, bien qu’acclamés dans nos festivals, demeurent quasiment inconnus du public chinois. Parions en priorité sur :

* Wang Chao : « L’Orphelin d’Anyang » (2001)

* Wang Bing : « A l’Ouest des rails », somme de neuf heures (2004) tournée avec des moyens minimes dans une friche industrielle

* Diao Yi-nan : « Train de nuit » (2007)

* surtout Jia Zhang-ke : « Xiao Wu, artisan pickpocket » (1998), « Platform » (2000 ), « Plaisirs inconnus » (2002, Compétition officielle à Cannes), « The World » (2004) et « Still Life » (2006).

2/ Le cinéma de Hong-Kong

Presqu’île concédée à la Grande-Bretagne en 1842 revenue sous autorité chinoise en 1997, Hong-Kong a souvent servi de refuge, récupérant la production cinématographique qui désertait Canton menacée par les Japonais, les réfractaires au parler mandarin que le gouvernement central chinois essayait d’imposer ou plus tard ceux qui fuyaient la révolution de Mao. Devenue la patrie des films d’art martiaux sous l’impulsion des Shaw Brothers, retenons King Hu (de « L’hirondelle d’or », 1965 à « Raining in the Mountain », 1978), dans un style élégant et Chang Cheh (« La rage du tigre », 1966), le roi du wu xia-pan, ces chevaliers ancestraux combattant au sabre en flirtant avec le fantastique.

Dans les années 70, Raymond Chow fonde un studio rival, Golden Harvest, qui va imposer le kung fu, combat à main nue. Li Zhen-fan, jeune boxeur surdoué plus connu sous le nom de Bruce Lee, devient en deux ans et cinq films une superstar mondiale (« The Big Boss », « La fureur de vaincre », « La fureur du dragon », « Opération Dragon », « Le Jeu de la Mort » dont le tournage est interrompu par sa mort en 1973). Les Shaw Brothers reviennent alors à une inspiration plus traditionnelle avec la mythique - et inépuisable - geste de Shaolin (des moines bouddhistes du XVIIIème siècle, résistants au pouvoir central mandchou) : le réalisateur Liu Chia-liang poussera ce genre à son apogée avec « Les exécuteurs de Shaolin » (1977) et « La 36ème chambre de Shaolin » (1978).

Cinéma stylisé des corps et de la vitesse, combinant combat, danse, gymnastique, marionnettes, opéra et récits traditionnels dans un univers sonore et visuel très inventif, dérapant sans prévenir du tragique au brutal ou au comique, la production issue d’une multitude de studios aborde tous les genres. Spécialiste de l’heroic fantasy, Tsui Hark réalise « Zu, les guerriers de la montagne magique » (1983). La “Nouvelle vague hongkongaise”, marquée par l’Europe et plus politisée (Ann Hui, Stanley Kwan) fait hélas long feu mais inspirera la cinquième génération chinoise, le cinéma de Taïwan et Wong Kar-wai.

Les années 90 anticipent le rattachement imminent à la Chine ; Fruit Chan réalise « Made in Hong-Kong » (1997), Yu Lik-wai « Love Will Tear Us Apart » (1999) avant « All Tomorrow’s Party » (2003). L’Amérique attire fatalement ces talents inquiets des conditions de la réunification et considérés par le gouvernement chinois comme des étrangers. Tsui Hark et Johnny To (« The Big Heat », 1996) s’essaient à Hollywood, comme John Woo qui réalise une série des polars violents avec l’acteur Chow Yun-fat (« Le Syndicat du crime », « The Killer ») avant de partir tourner « Broken Arrow » puis « Volte/Face » (avec Nicolas Cage).

Récemment, l’immense Wong Kar-wai présentait « My Blueberry Nights » (2007), prolongement d’une oeuvre exceptionnelle sur le plan esthétique avec : « Nos années sauvages », « Chongking Express », « In the Mood for Love » et « 2046 ». Il a magnifié une pléiade d’acteurs dont les subtils Tony Leung et Maggie Cheung (qui tournera aussi deux films d’Olivier Assayas, « Irma Vep » et « Clean »).

3/ Le cinéma de Taïwan

Refuge du gouvernement de Tchang Kai-shek et dictature militaire jusqu’à sa mort en 1975, le cinéma y reste longtemps sans grand intérêt, confiné aux films de guerre, d’aventures et aux mélodrames malgré les tentatives de Li Han-xian et King Hu pour tourner en marge d’une production officielle très ouvertement anticommuniste. Du “manifeste du nouveau cinéma” (1986) émergent trois réalisateurs appelés à une reconnaissance internationale :

* Edward Yang, qui vient de mourir, était l’auteur de « Yiyi » (1999) et d’un touchant récit autobiographique, « A Brighter Summer Day » (1991)

* Hou Hsiao-hsien (HHH) né à Canton en 1947 aurait pu devenir délinquant mais sa femme l’a orienté vers le cinéma ! Il explore le passé de son pays en puisant dans sa propre histoire. Son regard lucide et distant dans un style foisonnant mais d’accès un peu difficile, restreint son audience (« Le maître de marionnettes », « Les Fleurs de Shangaï », « Millenium Mambo », « Trois lumières ») alors qu’il est considéré comme l’un des plus grands cinéastes actuels

* Tsai Ming-liang, malais d’origine, s’est imposé dès son premier film, « Les Rebelles du dieu néon » (1992), avant « The Hole » et « La Saveur de la pastèque » (2005).

A la différence de ses puissants homologues de Chine continentale et de Hong-Kong, le cinéma taïwanais garde son fragile destin lié à quelques individus.

4/ Le cinéma de la diaspora chinoise

Si Wayne Wang est un cinéaste sino-américain dans la même acception que Scorsese avec ses origines italiennes, deux personnages illustrent brillamment cette double-culture : l’acteur comique (et expert en arts martiaux) Jackie Chan ainsi que Ang Lee, né et éduqué à Taïwan mais diplômé aux Etats-Unis, à qui on doit notamment « Le Garçon d’honneur » (Ours d’Or à Berlin, 1993), « Tigre et dragon » (1999), mixage réussi de l’univers de Matrix et du combat traditionnel qui bénéficie également d’une distribution oecuménique (Chow Yun-Fat, star de Hong Kong, Zhang Ziyi de Chine Populaire et Chang Chen, Taiwan) puis les très américains « Hulk » et « Le Secret de Brokeback Mountain » (2005) avant de retourner à Shangaï pour le semi-sulfureux « Lust, Caution ».

Pour ceux qui désirent davantage d’informations, notons l’excellente synthèse, parue récemment :
- Le cinéma chinois, par J-M.Frodon, Cahiers du Cinéma, SCEREN-CNDP (moins de 9 euros)

(*) Marie-José Montzain, “Transparence, opacité ?” Ed.Diagonales

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.