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Panorama du cinéma iranien

dimanche 5 juin 2011, par filparp

Toute l’histoire du cinéma iranien est une longue illustration des rapports entre liberté et pouvoir. Et, radieuse révélation, dans ce conte à deux héros, ce n’est pas toujours le censeur qui gagne...

Tout commence en 1900, avec le Shah Mozaffareddin, homme amateur de modernité, qui fait acheter en France un cinématographe Gaumont . Son photographe officiel, Mirza Ebrahim Khan Akass Bashi s’en sert pour tourner quelques films , comme une bataille de fleurs à Ostende.

Dès 1904, des salles de cinéma s’installent à Téhéran. Elles sont tenues par de pittoresques notables, passent des actualités (vraies ou reconstituées) et des comiques français (Prince Rigadin, Max Under ). En 1925 K.B. Motazedi (1892-1986) tourne de longues actualités, conservées en partie, aujourd’hui documents historiques . En 1928, une salle de cinéma exclusivement réservée au public féminin est ouverte.

Echec commercial. Les femmes ne sont pas toutes , loin de
là , autorisées à fréquenter le lieu, et dès cette période les autorités religieuses, fort influentes sur le politique, s’inquiètent de l’influence néfaste que pourrait véhiculer l’Occident à travers ces nouvelles images. Plutôt que de favoriser les films américains, elles préfèrent essayer de faire émerger un cinéma identitaire, reflet des nationales valeurs.

Le premier cinéaste de fiction fut Ovanes Ohanian (1900-1961),un Armenien-Iranien. Après une comédie à trucages et succès Abi et Rabi (1931), il réalise Hadji Agha, seul film muet iranien conservé de nos jours. Prémonition, le film, qui conserve un intérêt documentaire évident, décrit l’hostilité qu’allait rencontrer le cinéma dans le pays. L’ année suivante, Ardeshir Irani et Abdol Hossein Sepanta tournent en Inde La Fille de la tribu Lor, premier film parlant. Mais aussi premier film victime des pressions du pouvoir, avec une fin propagandiste imposée au réalisateur.

L’inconstant, 1934 de Ebrahim Moradi (1898-1977) est le premier d’une série de films iraniens où s’opposent gens simples et citadins riches et corrompus. Ces fables monocordes et propagandistes font fuir le public vers les incontournables comédies musicales égyptiennes, les films indiens et américains.

En 1950, le cinéma iranien ne compte même pas quinze films à son actif. Pourtant les salles restent actives,
et André Malraux, admirateur de la Perse, évoquera les cinémas de ce pays dans son Esquisse d’une psychologie du cinéma, (Paris, 1946). Les projections étaient réservées uniquement soit aux hommes soit aux femmes. Après l’échec de 1928 d’imposer une séparation totale, ce sont des salles mixtes avec les femmes et les hommes séparés par la travée centrale. En mars 1936 les deux sexes se retrouveront côte à côte.

Le premier développement significatif est celui du cinéma « Farsi ».

En 1947 est réalisé le premier film parlant tourné en Iran, "La tempête de la vie" ( A. Darya- begi). Un producteur, E. Kushan crée la société "Pars Film" qui produira grand nombre de mélos à chansons et à danses, sous-produits locaux des films égyptiens. Tout juste quelques réflexions sociales sont-elles à tirer d’Amir Arsalan (1955) de S. Yasemi, une chose bizarroïde et involontairement surréaliste, ou de Soirée en enfer de S. Khatchikian (1958), une curieuse comédie fantastique. Mais on continue surtout à faire pleurer sous les oliviers avec Dans l’attente, ( A Zahed, 1957) qui ose évoquer la misère des gens ; Le truand d’honneur, (M. Moheseni 1958) qui narre l’histoire d’un truand au grand coeur . Le grand succès viendra en 1965 avec Le Trésor de Gharon, de Siamak Yassami .

Dopé par ce succès rapportant d’indispensables capitaux, le cinéma iranien se développe. 300 salles de cinéma dans le pays en 1963, et pour la même année plus de trente millions de billets vendus rien qu’à Téhéran.

Aux films « Farsi » succèdent les films « Djahel », pour la première fois un genre vraiment propre au pays qui voit l’éclosion de la première génération de réalisateurs de cinéma d’auteur. Le cinéma ne s’interdit plus la mise en lumière d’aspects fondamentaux du pays, la description de milieux sociaux, les heurts entre les tenants de l’ancien et les défendeurs du moderne. Le Voyou généreux (Madjid Mohseni 1958) est emblématique de cette période.

Le cinéma iranien apprend alors la subtilité dans la critique, le raffinement dans l’image, la maîtrise dans le discours, la patience pour la production. Farokh Gaffary, critique à Positif, assistant d’Henri Langlois, fondateur de la Cinémathèque d’Iran en 1958 voit son Sud de la ville (1958) interdit pendant cinq ans. La réalisatrice et poétesse Ebrahim Golestan réalise La maison est noire (1962) un magnifique court-métrage noir et blanc sur une maison de lépreux. Son compagnon Forough Farrokhzad tourne le très beau La Brique et le Miroir (1965).

Le militantisme politique, engagé aux côté des forces de progrès, va crescendo, et ne se dément pas jusqu’à la révolution de 1979. En sont représentatifs deux films majeurs : La Vache(1969), de Dariush Mehrjuï, et Gueyssar, de Massoud Kimiaï, la même année.

« Entre nouvelle vague, néoréalisme italien et fatalisme chiite » (Javier Martin), arrive la nouvelle vague majeure de cinéastes iraniens : Kiarostami (Le Passager) , Beyzaï (L’Averse) , Naderi (Adieu l’ami), Kimiavi (Les Mongols) , Shahid Saless (Un simple événement). C’est le Cinemay-e motafavet (cinéma différent), qui prend fait et cause pour les déshérités et entend promouvoir des idées nouvelles à travers la société.

La censure est là, et il faut faire preuve d’invention pour la déjouer, comme en font montre Amir Naderi, dans L’Harmonica (1973), dénonçant, en jouant avec les niveaux de représentation, l’exploitation des paysans et le totalitarisme du shah. Et Behrouz Vossoughi, star qui réussit à faire passer ses problèmes existentiels dans le magnifique Reza le motard , où il se montre en fou pour dénoncer l’absurde du monde qui lui est imposé.

Mais dès 1977, les opposants islamiques au régime du Shah commencent à brûler et à détruire des salles, ces "lieux où l’on projette des films corrompus" . L’incendie d’un cinéma, le rex, à Abadan, fait plus de quatre cent morts.

Si le septième art a produit, entre 1930 et 1979, 1 100 films de fiction diffusés dans 420 salles, les enfants des familles traditionalistes ont droit aux châtiments corporels s’ils s’y rendent. En deux ans, cent quatre-vingt deux salles (dont trente deux à Téhéran) doivent fermer et la production annuelle passe de 90 films en 1972 à 18 films en 1978.

Quand l’ayatollah Khomeiny prend le pouvoir le 11 février 1979, on continue quelque temps à jouer des allumettes contre les salles obscures, symboles à la fois de la perversion par l’occident , et de l’représentation de l’être humain. Qui, de surcroît, peut s’avérer être féminin et nu. Et donc encore plus interdite par les imams.

On croît alors le cinéma iranien perdu.

Mais se produit alors un renversement . Regardant « La vache » sur son écran de télévision, le guide suprême, éduqué à Paris à la force des images, se dit qu’il y a là un levier qu’il faut utiliser. Il crée donc un cinéma qui va dans le bon chemin, le sien bien sûr. Citons quelques préceptes de base :
- la sympathie du spectateur a celui qui a pêché jamais n’ira
- le trafic de drogue jamais n’existera
- mariage et la famille respecterons
- jamais adultère n’existera
- jamais femme et homme ne se toucheront, même s’ils sont mariés
- jamais de mal d’un religieux ne diras

Citons maintenant quelques titres de films : Quand le peuple se lève, Les Rizières sanglantes, Les Révoltés, Le Cri du moudjahid, Le Soldat de l’islam, La Pluie de sang...
La guerre contre l’Irak, comme il est prévisible, se contente de conforter l’aspect militariste des réalisations.

Mais , face à ce cinéma de propagande, un homme se dresse. Abbas Kiarostami entreprend une immense et belle oeuvre de contestation. En pleine période dure du régime , il réalise Alternative 1, Alternative 2. par des témoignages, recueillis même chez des religieux, il dénonce l’ignominie de la délation. Le film, qui n’a toujours pas reçu d’autorisation de sortie a beau être interdit, Kiarostami continue. Ce sont Les Devoirs du soir (1990), Le Goût de la cerise (1997), Le Vent nous emportera (1999). Des films comme des pellicules dressées contre le néant. Des films primés, récompensés de palmes d’or et de tout ce qui se fait de mieux dans le domaine de la récompense internationale.

Et la machine cinéma dressée par le régime commence à ce retourner contre ses instigateurs.

La biographie à cet égard la plus révélatrice et la plus surprenante, reflet de l’évolution contemporaine du cinéma iranien, est celle de Mohsen Makhmalbaf. Militant contre le Shah, il milite pour le régime des mollahs, devient le patron du très officiel Centre artistique islamiste du théâtre, entièrement voué au culte de Khomeiny. Il s’intéresse au cinéma comme le demandent les autorités,puis tourne Le Camelot en 1987. Un film qui critique ouvertement les « mensonges de la mosquée ».Et déclare :J’ai découvert le cinéma et cela a changé ma vision du monde ». Et dira lors de la sortie des ailes du désir « Si Dieu doit envoyer un nouveau prophète, c’est Wim Wenders ». Blasphématoire, non ?
Dans Le Temps de l’amour (1990), il brisera un nouvel interdit en racontant une histoire d’adultère. Le film, montré au festival de Téhéran , attire des affluences du genre Bienvenue chez les Ch’tis chez nous. Mohamad Khatami, ministre de la culture, saisi par le scandale, doit démissionner. C’est l’actuel président de la république.

D’autres réalisateurs vont évoluer leur oeuvre vers des thèmes plus intéressants que ceux de la propagande. Citons B Beyzal La mort de Yazdgerd, 1983 et surtout Bashu, 1989, D. Mehrjul Les locataires(1986), N. Taqval Capitaine Soleil (1986), A. Naderi Le coureur (1985), et Leau, le vent, la terre (1988), M. Jafari Jowzani Les routes froides (1985), Le lion de Pierre (1986), A Jekan La jument, (1985). S Shaqaqi", Une dot pour Robab (1987), A. Jalili La Gale (1989) et K. Ayari Le cri du démon (1985) et surtout "Au delà des flammes" (1987).

Tel est pris qui qui croyait prendre, et comme dans la magie d’un conte Persan, la force du cinéma et l’opiniâtreté de quelques réalisateurs permet aujourd’hui au cinéma iranien d’être une des denrées d’exportation de son pays les plus connues, que le pouvoir ne peut plus entièrement baîllonner, même si de nombreuses difficultés persistent, même si dame censure maintient encore le voile sur quelques tabous.

Des réalisatrices ont, elles aussi, réussi à trouver la parole à travers le cinéma. Et à parler de la condition de la femme, à lutter contre le « macho-islamiste ». Depuis 1979, vingt femmes ont réalisé une cinquantaine de films. La première à réussir fut Marzieh Boromand. L’Ecole des souris (1985), co-réalisé avec Ali Talebi est un film doté d’humour et de réalisme social, dans lequel sont mêlés acteurs et marionnettes. Elle connait un grand succès populaire, tant au cinéma qu’à la télévision.

La seconde fut Mineh Milani (née en 1960) à côté de laquelle certaines féministes bobo françaises peuvent passer pour des midinettes attardées. Son discours radical s’est doublé de talents de réalisatrices dans Deux femmes (1999), et Cessez le feu (2006). Un film qui a connu un immense succès dans son pays.

Rakhshan Bani-Etemad (née en 1954), montre avec plus de nuances la société iraniennes, sans toutefois négliger les aspects les plus difficiles comme l’inquiétante consommation de drogues de la jeunesse. Dans son dernier film, Mainline (2006), elle met en scène la relation d’une mère avec sa fille toxicomane (jouée par sa propre fille).

Samira Makhmalbaf, dont l’excellent Ma pomme (1997) décrit un père abusif enfermant ses filles.

Niki Karimi est une actrice passée à la réalisation avec Une nuit(2005), sur l’errance d’une jeune fille dans Téhéran, la nuit. Un film où une femme fait parler les hommes, comme une réflexion en miroir du Ten de Kiarostami.

Ten dont l’actrice Mania Akbari est aussi passée derrière la caméra pour 20 fingers (2004) et 10+4 (2007) des films qui mettent en évidence des femmes émancipées. Emancipées comme le sont de nombreuses femmes qui travaillent aussi dans le cinéla iranien à des postes techniques, sans parler des actrices aux cachets en voie d’occidentalisation.

La révélation récente du cinéma iranien, c’est Asghar Farhadi, dont Une séparation, le cinquième film, a obtenu en 2011 l’ours d’or et deux prix collectifs d’inteprétation à Berlin. Venu du théâtre, cinéaste d’inspiration sociale, ("mes films s’intéressent à cette différence qui existe actuellement entre la classe moyenne et la classse pauvre"), il essaye d’imposer un cinéma moderne et populaire, basé sur l’économie de mouvements de caméra et une écriture scénaristique soignée.

Douzième cinéma mondial pour la production (105 longs metrages et 2000 courts metrages réalisés en 2006) , armé de six-cent salles et de trois-cent millions d’entrées par an, le cinéma iranien reste une arme de liberté et d’émancipation pour toute la société civile. Il a triomphé de tant de difficultés qu’on peut le croire immortel, mais il trouve aussi son salut dans ses succès mérités à l’étranger. Continuons à le soutenir, il mérite bien tant notre admiration cinéphilique que notre solidarité démocratique


Le grand Abbas Kiarostami reste le chef de file du cinéma iranien. Si j’ai choisi de ne citer que ces oeuvres "historiques", c’est pour mieux mettre en valeurs les autres réalisateurs de ce cinéma, qui ne bénéficient pas de la même aura. Mais Kiarostami, méritera bien, à lui seul, un long hommage..

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