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In girum imus nocte et consumimur igni

De Guy Debord, France,1978.1H35mn

vendredi 29 janvier 2010, par filparp

"Surveillants et surveillés fuient sur un océan sans bords"
Commentaires sur la société du spectacle (1988)

Impossible, ami lecteur de faire une critique d’un film de Guy Debord, qui ne souhaitait ni réserves ni éloges, affirme en guise de salutation qu’il ne fera aucun cadeau au spectateur. Projeter ses films est déjà d’ailleurs contraire à sa volonté, puisqu’il en avait interdit la diffusion à partir de 1984. Il te faudra donc, ami lecteur accepter ici une anti-critique sur un anti-film, je ne te ferai pas non plus de concessions !

Il me faut donc prendre ici un style qui évoque la voix monocorde de Guy Debord, une voix qui endormirait n’importe quel spectateur qui arriverait dans la salle comme un esclave de l’image. Car oui, sache le, ami spectateur, pour Guy Debord, en venant au cinéma tu n’es qu’un esclave, un de ces enchaînés qui accepte le processus de consommation, moderne et absolue servitude, et ton achat d’un billet ne mérite pas plus d’attention que l’achat d’un jambon industriel sous plastique dans l’une des porcheries des enseignes de la grande distribution. Ne t’attends donc pas à ce que cet article te prenne par la main, t’accueille ou veuille te faire plaisir. Tu ne le mérites pas.

Mais puisqu’il me faut écrire, moi qui ne vaux pas plus que toi, je ne te donnerai que quelques informations, histoire de te suggérer la façon dont il ne faut pas regarder cet anti-film. Pas un de ces objets filmiques chers à Truffaut, Godard et Yvon Quiniou, non, pas une de ces œuvres qui interpellent le spectateur et veulent l’entraîner vers un autre regard, non, tu m’as bien compris ami lecteur, un anti-film comme on peut être anti-raciste, anti-dopage, anti-puces, anti-inspecteurs anti-publicité ou anti-cravate, un anti-film dont l’objet est une critique fondamentale du cinéma lui-même. Une négation du cinéma en tant que spectacle.

Tout commence par un générique qui rappelle la période lettriste de Guy Debord. Sur l’écran noir s’inscrivent de façon simultanée la première et la dernière lettre du film, puis la seconde et l’avant dernière, et ainsi de suite, histoire de nous rappeler que le vers de Virgile choisi pour titre est un palindrome. Dont la traduction est :" Nous tournons en rond dans le noir et nous sommes dévorés par le feu" L’auteur des Bucoliques, des Géorgiques et de l’Enéide n’était pas toujours un rigolo. 

Le film se développe ensuite en unités dont les intitulés, s’il t’était fait grâce ami spectateur, d’en avoir , pourraient être : le public, et ses relations intimes qu’il entretient avec la marchandise, le cinéma comme une représentation ingénieuse à ne rien dire, habile à tromper une heure l’ennui par le reflet du même ennui, l’examen d’un sujet important : moi-même, Paris n’existe plus, un groupe humain commence à fonder son existence réelle sur le refus délibéré de ce qui est universellement établi et sur le mépris complet de ce qui pourra en advenir, la seule cause que nous avons soutenue, nous l’avons dû la définir et la soutenir nous-même (fondements de l’Internationale Situationiste)... Et ne compte pas sur moi, esclave consumériste de ma prose, pour t’en dire plus.

Le film assemble un discours construit, lu par son auteur, et des images parfois réalisées par lui, comme celles tournées à Venise , mais aussi souvent trouvées dans des cinémathèques où Guy Debord se sert sans vergogne en raison du mépris où il tient toute image produite par la société qui veut, à travers elles, pouvoir se satisfaire d’elle-même.

Il va de soi que l’on peut non seulement corriger une oeuvre ou intégrer divers fragments d’oeuvres périmées dans une nouvelle, mais encore changer le sens de ces fragments et truquer de toutes les manières que l’on jugera bonnes ce que les imbéciles s’obstinent à nommer des citations( mode d’emploi du détournement - Guy Debord 1956 ).

A ce stade, tu te demandes sans doute pourquoi aller t’enfermer dans une salle obscure alors qu’il y a une animation commerciale à l’hypermarché le plus proche. Et bien tout simplement, ami,lecteur, parce que cet anti-film est bougrement visionnaire, inquiétant, passionnant et actuel. Mais, tu t’en rends compte, ami lecteur, je viens de faire un éloge du film.

Il est grand temps par conséquent que je m’arrête, avant que de ne m’appliquer à moi même une citation de Guy Debord extraite de La société du spectacle : Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.

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