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Panorama du cinéma sud-coréen (version 2010)

samedi 30 octobre 2010, par maro

La Corée du Sud est, avec l’Inde ou la France, un des rares pays à avoir su résister à l’hégémonie cinématographique américaine. En 2004, tout en raflant un Grand Prix à Cannes, Cognac et Gerardmer, le cinéma coréen maintenait sa part de marché intérieur au delà de 50% grâce à une politique d’exception culturelle et de quotas (réservant pour les productions locales une centaine de jours par an dans les salles et 20% à la télévision) ainsi qu’un soutien financier public, dispositions aujourd’hui disparues suite aux pressions américaines.

A l’image du pays, ces films déroutent parfois par leur esthétisme baroque, un penchant évident pour le sexe et la violence mais aussi par cette poésie teintée de nostalgie tirée d’un passé encore douloureux (le “han” coréen). Alors, s’agit-il du pays du matin calme ou du bouillonnement culturel ? Avant d’aborder succinctement les principaux réalisateurs coréens actuels, voici quelques rappels chronologiques car cinéma et contexte politique sont ici plus qu’ailleurs absolument indissociables.

Il ne reste pratiquement rien des 150 premiers films coréens, tournés sous l’occupation japonaise avant la Deuxième Guerre mondiale, sauf le souvenir du mythique « Arirang » (1926), oeuvre muette aux relents patriotiques de Na Un-gyu, où un fou tue le soldat étranger qui a violé sa sœur avant de mourir en prison. En 1945, le pays est libéré de l’occupant nippon pour passer en partie sous une tutelle américaine qui influencera durablement la production cinématographique. Pendant la guerre de Corée (1950-1955), chaque camp réquisitionne des moyens matériels et humains pour nourrir sa propagande (John Ford viendra même y tourner deux films).

A la fin du conflit qui entérine la division en deux Etats commence alors au Sud le premier âge d’or du cinéma coréen. On construit à Séoul les plus grands studios d’Asie : les réalisateurs renommés de l’époque se nomment Shin Sang-ok (brimé par le gouvernement puis un temps kidnappé par les Nord-Coréens !), Kim Ki-young (« La servante », 1960), Kang Tae-jin (« Le Cocher », présenté à Berlin en 1961) ou Yoo Hyeon-mok (« Une balle perdue », 1961) ; leurs scénarios s’inspirent surtout de la culture traditionnelle ou témoignent des drames successifs que vient d’endurer la population.

En 1960, un coup d’état militaire porte au pouvoir le général Park Chung-hee, qui va s’y maintenir près de 20 ans. Les autorités imposent alors une culture de masse dite “politique des 3S” : Screen, Sex & Sport (écran, sexe et sport : la télévision est encore très rare). Des quotas minimaux stimulent une énorme production de films de série B à petit budget, les quota quickies, surtout des mélos à tendance vaguement érotique et des films pour adolescents, sous les yeux d’une censure particulièrement contraignante face à toute idée anti-gouvernementale, anti-libérale ou anti-américaine. Le futur grand réalisateur Im Kwon-taek réalise ainsi jusqu’à huit films par an, œuvres qu’il reniera ultérieurement !

Après quelques émeutes sporadiques sauvagement réprimées (révolte d’ouvriers à Kwangju en 1980), la population profite de l’organisation des Jeux Olympiques à Séoul pour obtenir un certaine libéralisation. La censure est abolie en 1988 ; des cinéastes commme Jang Sun-woo ou Park Kwang-soo qui dénonce la brutalité policière dans une cité minière avec « La République noire » (1990) se font connaître avant l’avènement d’un gouvernement civil en 1993 et l’éclosion d’une génération de créateurs influencés par l’étranger, formés au court-métrage et à la télévision, dans un équivalent moderne de notre “Nouvelle vague”.

Une grande partie de la production contemporaine se compose de films de genre à grand public (policiers contre gangsters chopoks équivalents des yakuzas japonais, mélodrames, fantastique...) calqués sur le modèle hollywoodien ou inspirés par les scénarios des jeux vidéos et l’on n’y décèle pas encore une touche singulière (à la différence des apports chinois dans la scénographie des combats). L’accent est surtout porté sur la performance visuelle, parfois avec le talent d’un bon faussaire, souvent avec un conformisme appliqué voire lassant.

Dans le registre de la comédie romantique, citons cependant Gwak Jae-yong pour « My Sassy Girl » (5 millions d’entrées, avec la belle Jeon Ji-hyeon) et Lee Hyeong-seung pour « Il Mare » (2000) ; rappelons aussi le rayonnement des comédiens coréens dans les autres pays asiatiques, surtout au Japon (comme l’acteur Bae Yong-joon, vedette de la série télévisée "Sonate d’hiver"). Le secteur de l’animation apporte son lot de réussites avec « Mari Iyagi » (2002) de Lee Sung-gang, conte poétique au rythme contemplatif, « Oseam » de Seong Baek-yeop, primé à Annecy en 2004 ou « Wonderful days » de Kim Moon-saeng.

En marge de ces films, certains réalisateurs plus indépendants ont réussi à attirer l’attention de la critique internationale :

* Im Kwon-taek (né en 1936), maître incontesté du cinéma national, fait le lien avec la période historique précédente. Commencée au temps des quota-quickies, sa production pléthorique a fait l’objet d’une rétrospective au Festival des Trois Continents dès 1989 et à Paris en 2001. De la centaine de réalisations, on ressortira le très beau « Mère porteuse » (Sibaji), 1986, annonciateur de films asiatiques comme « Epouses et concubines »), les élégiaques « Chanteuse de Pansori » (1993) et « Chant de la fidèle Chunhyang » (2000) issus de la tradition culturelle, filmés dans une veine classique, et le plus stimulant « Ivres de femmes et de peinture » (2002, Prix de la mise en scène à Cannes) où les sentiments patriotiques se mêlent à l’exaltation de la beauté à travers la vie débridée d’un artiste du 19ème siècle finissant

* Jang Sun-woo (né en 1952), plus provocateur, à qui l’on doit « Un pétale » (1996), qui relate les émeutes de Kwangju, puis les controversés « Timeless, Bottomless, Bad movie » (1997) sur les adolescents perdus de Séoul, « Fantasmes », histoire d’amour sado-masochiste entre une jeune fille et un quadragénaire tirée d’un roman interdit et « Resurrection of the little matching girl », version cybercafé-hot du conte d’Andersen

Certains cinéastes se distinguent par un style original :

* Hong Sang-soo (né en 1960), étoile montante et cinéaste du spleen, formé aux Etats-Unis mais influencé par Bresson et Rohmer ; une trilogie (1996-2000), « Le jour où le porc est tombé dans le puits », « Le pouvoir de la province de Kangwon » et « La vierge mise à nue par ses prétendants », suivie des plus mélancoliques « Turning Gate » et « La femme est l’avenir de l’homme » (2004), qui traitent tous du désir et de l’incommunicabilité entre les êtres. Il a obtenu le prix Un certain regard à Cannes en 2010 avec l’humoristique « Ha ha ha » qui va bientôt sortir sur nos écrans.

* Kim Ki-duk (né en 1960), autodidacte longtemps considéré comme le chef de file actuel du cinéma d’auteur mais actuellement en perte de vitesse. Ses thèmes récurrents tournent autour du basculement vers la folie d’un individu soumis à la pression sociale, des rapports homme-femme souvent peu verbalisés, avec un évident antimilitarisme sous-jacent. Un peu comme Almodovar, il a su trouver après des premiers films excessifs un juste équilibre entre poésie, provocation et élégance, dans un style contemplatif pour « Printemps, été, automne, hiver...et printemps » (2002) ou plus tonique, avec le remarquable « Locataires » (2004), histoire d’amour originale et ... déménageante. Après « Time » (2006), ses deux derniers films « Souffle » et « Dream » sont hélas moins convaincants.

Citons également les moins connus Bae Yong-gyun (« Why Has Bodhi Dharma Left for the East ») ou Jeon Soo-il (« Wind Echoing My Being »)

D’autres réalisateurs préfèrent s’inscrire dans des genres cinématographiques définis (films noirs, horreur, action...) au point qu’on parle d’une "école des genres" :

* Bong Joon-ho (né en 1969), visiblement un des plus doués, réalisateur de « Memories of Murder », polar ironique et cruel primé à Cognac en 2004 où les policiers torturent plus d’innocents qu’il n’arrivent à trouver le coupable, puis du blockbuster « The host » (2006), remake distancié de Godzilla et alternative intelligente aux Jurassic Parks américains, 13 millions de spectateurs rien qu’en Corée et six fois primé aux derniers Korean Film Awards. En 2009, il signe un film remarquable et plus personnel : « Mother » qui en fait le cinéaste coréen à suivre (avec Lee Chang-dong).

* Park Chan-wook (né en 1963), publiquement marqué à l’extrême-gauche, réalisateur de « Joint Security Area » (2000), thriller et impertinente analyse des rapports entre les deux Corées, puis d’une trilogie très noire : « Sympathy for Mr Vengeance », « Old boy » (Grand Prix surprise de Cannes en 2004, une sortie de prison pleine de folie, d’inceste et de violence) puis « Lady Vengeance » (2005). Son dernier film, une relecture de Thérèse Raquin : « Thirst, ceci est mon sang », est passé plus inaperçu.

* Hur Jin-ho (né en 1963), sur un versant plus mélodramatique, avec « Christmas in August » (1998, inédit en France) et le très attachant « April snow » (2006), histoire d’amour contrarié remarquablement interprétée

* Kim Jee-won (né en 1964), auteur de « The Quiet Family » et « Deux Sœurs », thriller psychologique éprouvant, couronné à Gérardmer en 2004

* Kim Tae-young et Min Kyu-dong, (nés en 1969 et 1970) pour « Memento mori » (1999), où la passion teintée de fantastique entre deux lycéennes est aussi un manifeste politique contre la normalisation des esprits

* Ik-June Yang qui a signé en 2010 un « Breathless » prometteur ou encore Jang Joon-hwan, Ryoo Seung-wan, E J-yong (« An Affair »)...

Enfin, certains s’inscrivent dans une veine plus sociale et réaliste héritée de Park Kwang-soo ou Jang Sun-woo :

* Lee Chang-dong (né en 1954), enseignant devenu écrivain connu, scénariste puis cinéaste et même ministre de la Culture en 2003-2004. Homme important dans le monde culturel coréen, il n’a réalisé que 5 films en 15 ans, tous des succès publics : « Greenfish » (1996), un film de gangsters, « Peppermint Candy » (2000), une rétrospection sur l’histoire récente de la Corée, « Oasis » (2002) sur la répression du désir par la société, « Secret Sunshine » avec Song Kang-ho (prix d’interprétation à Cannes en 2007 et 2,5 millions d’entrées dans son pays) puis « Poetry », prix du scénario à Cannes en 2010.

* Im Sang-soo (né en 1962), sociologue, ancien assistant d’Im Kwon-taek, auteur d’une trilogie sur l’histoire coréenne contemporaine : « Une femme coréenne » (2003) qui bouscule l’image traditionnelle de l’épouse, « The President’s Last Bang » (2005), film partiellement censuré en Corée, traitant de l’assassinat en 1979 du président-dictateur (et amateur de lolitas) Park Chung-hee et le nostalgique « Le vieux jardin » (2007). Plus controversé, l’esthétiquement superbe « The Housemaid » (Hanyo), remake du film de Kim Ki-young (1960), a été présenté cette année à Cannes.

... sans parler de petits nouveaux qui percent chaque année !

Le cinéma coréen est fait de cette énergie interne souvent poussée jusqu’à ses mauvais côtés, dans un rapport singulier à une Histoire qui a partagé un pays et face à un pouvoir qui a longtemps brimé les artistes. Ne nous étonnons pas que le plan et la composition y comptent moins que l’expression parfois brute de cette force vitale. Aussi, s’il fallait conseiller quelques films pour bien commencer l’aventure coréenne, je choisirais peut-être les consensuels « Ivres de femmes et de peinture », « Locataires » ainsi que « Secret Sunshine », « Mother » et le récent « Poetry », plebiscité par la critique cannoise. Bons voyages au pays du matin calme !

Attention : la transcription des noms coréens donne souvent lieu à des variations selon le système choisi

Pour les passionnés, signalons l’étude complète (historique, thèmes principaux...) de Magali Payen : "Le cinéma coréen", accessible sur le très recommandable site www.iletaitunefoislecinema.net

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